Why Spy ? The Art of Intelligence

Fruit de la collaboration entre un ancien du renseignement britannique et une universitaire, Why Spy ? The Art of Intelligence se propose d’expliquer pourquoi les nations s’engagent dans les affaires d’espionnage et comment le renseignement intervient dans le decision making process politique : deux problématiques qui structurent les Intelligence Studies (IS) depuis les travaux fondateurs des années 1940[1]. Fondé sur l’expérience de plus d’un demi siècle de Brian Stewart dans le renseignement britannique et augmenté d’une approche universitaire par Samantha Newbery (Lecturer in Contemporary Intelligence Studies at the University of Salford), ce livre souhaite s’adresser aussi bien aux profanes, qu’aux universitaires et aux praticiens, dans la lignée des travaux de Michael Herman[2], Richard Aldrich[3] et David Omand[4] ; pour le courant britannique des IS.

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Cet ouvrage écrit à quatre mains présente l’avantage de son double positionnement. Si la littérature des IS rend compte des nombreux Mémoires écrits par des officiels du renseignement Anglo-Américain une fois retirés, ceux-ci sont rarement soutenus par une approche universitaire.

Fort de son expérience de plus de 50 ans, d’une période où les affaires de renseignement étaient si secrètes que Winston Churchill ne les évoquaient pas dans ses Mémoires de guerre, à la période actuelles où ces affaires sont discutées dans les salles de classes, Why Spy ? reprend les problématiques classiques du champ des IS : le fonctionnement des services, les méthodes de collecte et d’évaluation des données, les usages et mésusages du renseignement, et analyse les causes et conséquences des « échecs du renseignement ». Dès l’introduction B. Stewart répond à la question Why Spy ? : pour découvrir la vérité derrière le mensonge et les intentions de nos rivaux et ennemis. Définition classique autour des concepts de « vérité » et de « mensonge » et de la distinction ami/ennemi. Définition que l’auteur rapproche de la citation du Livre de Jean (8 :32) inscrite dans le hall de la CIA[5] : « ye shall know the truth and the truth shall make you free ». Au terme « intelligence » en usage dans le monde Anglo-Américain, B. Stewart donne cette définition : « l’activité de collecte d’informations, d’analyse, d’évaluation et de présentation aux clients (customers) pour soutenir leur prise de décision. Cette activité n’est pas exclusive au gouvernement ; toutes les organisations ont besoins d’une bonne base informationnelle pour agir », (p.3). Cette définition fait apparaître les trois dimensions qui structurent l’ouvrage : le renseignement comme forme de connaissance, bureaucraties et pratiques. Why Spy ? se compose ainsi de quatre parties. La première consacrée à l’analyse de trois récits autobiographiques autour de la Malaisie, du Vietnam et de la Chine. La deuxième partie est consacrée à la machinerie et à la méthodologie du renseignement. La troisième partie à l’analyse de trois cas d’école dans les IS sur les « échecs » du renseignement : Pearl Harbor en décembre 1941, la baie des cochons et la crise des missiles (1961-1962) et l’Iraq en 2003. La quatrième est consacrée aux activités menées par les services comme les opérations spéciales, les « deception operations » et les assassinats ciblés.

L’entreprise de l’ouvrage est de répondre à la question « pourquoi le renseignement est-il important ? ». Brian Stewart identifie dix commandements :

  • Ne rien « rapporter » qui ne soit vérifié et qui ne s’approche le plus possible de la vérité. Comprendre, mais ne pas anticiper les attentes et les préconceptions des clients (customers)
  • Le futur : rappeler aux clients qu’un agent de renseignement ne voit pas l’avenir dans une boule de cristal. Mais il peut être le mieux entrainé pour comprendre et répondre aux logiques du renseignement.
  • Evaluation de l’information : prendre garde au confort intellectuel, au « mirror imaging », aux préjugés et à l’arrogance professionnelle, aux biais cognitifs, à la pensée de groupe, et à l’erreur (sin) de considérer que le futur se développera dans la même direction que le passé.
  • Le gens sont plus importants que les organisations : le recrutement de personnels de haute qualité doit être la priorité.
  • Les agents : prendre garde à la possibilité d’exagération, de mensonge et à la volonté de plaire à l’officier traitant (individu responsable d’un dossier particulier et de l’agent de terrain concerné).
  • Liaisons (coopérations bilatérales) : ne pas oublier que les amis, qu’ils soient domestiques (agences du même pays) ou étrangers ont des agendas cachés (hidden agendas).
  • Validation : ne pas permettre à un seul officier traitant (case officer) d’être le seul juge de la validité des rapports d’un agent.
  • Sources : les sources secrètes et officielles n’ont pas le monopole de la vérité. Les sources ouvertes sont également très importantes.
  • L’orientation du renseignement : orienter avec pertinence, conscient du fait qu’aucun service ne peut couvrir tous les sujets.
  • Etat de grâce : s’assurer d’être flexible dans la réponse à un événement inattendu, qui, par définition n’a pas été envisagé dans la liste des orientations du renseignement (national intelligence requirements).

Conscient de l’impact de nouvelles technologie de l’information et de la communication dans le travail du renseignement, B.Stewart considère néanmoins que le facteur humain demeure essentiel dans toutes les activités des services et à tous les niveaux. Le processus du renseignement est alors conçu comme une chaine :

  1. Le client : décideur politique et militaire
  2. Le jugement final de la communauté du renseignement
  3. Les évaluateurs
  4. Les analystes
  5. Les collecteurs et sources

L’auteur rappelle les différentes méthodes de collection du renseignement : Humint (human intelligence), Techint (technical intelligence), et Sigint (signal intelligence) auxquelles il ajoute de nombreuses sous-catégories comme le Trashint (trash intelligence) le Hunchint (hunch intelligence) le Rumint (rumour intelligence) et Audint (Audio intelligence) l’Exint (Exile intelligence), le Cabint (cab intelligence), le Docint (documentary intelligence).

Brian Stewart décrit ensuite le travail d’analyse, « travail de l’ombre » incontournable pour présenter des conclusions à des décideurs politiques et militaires. Si les tonalités de « révélations » autour de la surveillance et les « scandales » d’espionnage entre démocraties sont focalisées sur les méthodes de collection, il est nécessaire de rappeler que le renseignement compte fondamentalement une dimension d’analyse ; de production de connaissances. Autrement dit, quelque soit la quantité de données collectées, elles n’ont aucune valeur si elles ne sont pas agencés selon un processus intellectuel dont les problématiques épistémologiques sont similaires aux sciences humaines et sociales[6]. Il rappelle fort justement la complémentarité entre la collection par Humint et Sigint. Lacune dans la compréhension des logiques du renseignement que l’auteur décèle en partie dans l’absence de la figure de l’analyste dans les romans d’espionnage, de Joseph Konrad à John Le Carré. Dimension abordée uniquement après (post-mortem) un événement considéré comme un échec du renseignement (intelligence failure). La difficulté de l’analyse et de l’anticipation réside dans l’appréciation des intentions de l’adversaire, malgré le développement des méthodes de collections qui permettent de mesurer ses capacités. S’en suit une revue des pathologies bureaucratiques, déjà identifiée par la littérature sur la sociologie des organisations et la foreign policy analysis : mirror imaging, groupthink, over-reliance on numbers, wishful thinking. Pathologies responsables, à des degrés divers, des « échecs » de Pearl Harbor, de la Baie des Cochons et de l’Irak, étudiés dans la troisième partie.

Sur les échecs du renseignement : « Failures of intelligence are often the fault not of the professional collectors and assessors, but of the customers who has chosen to ignore or reject incovenient ». On sait que l’analyse post-mortem des échecs est une problématique centrale dans la littérature des IS depuis les travaux de Roberta Wohlstetter sur Pearl Harbor[7]. Problème connu dans la littérature sous le nom de « problème Wohlstetter » que l’on peut énoncer ainsi : Il est aisé après l’événement de distinguer les rapports de causalité et de joindre les points d’une situation dont on connaît le dénouement. Autrement dit, le problème des « échecs » du renseignement ne peut en aucun cas se réduire aux questions « qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? », « pourquoi n’a-t-on pas pu empêcher ce qui est arrivé alors que nous avions certaines informations ? »[8].

S’il est rappelé que le renseignement tend à une connaissance objective, vers une recherche de la « vérité » et de la « réalité », ces deux concepts ne sont pas questionnés. Bien que soient prises en considérations les pathologies bureaucratiques, on regrettera l’absence de réflexion sur les conditions de possibilité d’établissement de la « vérité » et de la « réalité » ; donc un questionnement épistémologique autour d’interrogations comme : qu’est-ce que la connaissance (question gnoséologique), comment produit-on une connaissance ? (question méthodologique) comment peut-on vérifier une connaissance ? D’autre part, les références à une certaine nature humaine (p.84) ou à un esprit humain (p.98) non définis, accentuent l’indétermination du positionnement de l’auteur. Il ressort de ces pages que le renseignement, s’il évolue par les méthodes de collections notamment dans le Techint et Sigint, ne change pas de nature : « deuxième plus vieux métier du monde ». La complexité du travail de l’analyste se trouvant dans les pathologies bureaucratiques et dans une certaine idée des secrets que renferme et camoufle l’esprit humain.

Brian Stewart consacre la partie suivante aux dilemmes moraux du renseignement et notamment la question de la torture, du chantage, de la drogue, du sexe, du polygraphe, du contrôle parlementaire et du rapport entre liberté d’information et sécurité. Plus largement, les questionnement éthiques sont articulés à toutes les phases du cycle de renseignement détaillées précédemment (orientation, collecte, analyse, dissémination). Brian Stewart pose la question de savoir ce qui fait un bon interrogateur : l’intelligence, la patience, la mémoire et des aptitudes de psychologue. Dans le débat sur les « enhanced interrogations techniques » du renseignement américain il distingue trois positions. Celle des « ethical absolutists »  qui condamne toute forme de pressions pour obtenir des informations. Celle qui considère que le recours aux pressions psychologiques et physique conduit les prisonniers à livrer de fausses informations. Celle qui considère que l’expérience montre qu’il n’est nul problème qui ne saurait être résolu par la parole et une tasse de thé[9]. L’auteur, rappelant que l’éthique d’un service de renseignement est intrinsèquement liée à la nécessité de protection de l’Etat, donc du peuple, considère les pressions psychologiques et physiques peuvent justifiées dans le cas d’un scénario de « ticking time bomb ». Pourtant, il considère que peu de progrès on été fait dans l’étude des techniques d’interrogatoire. Aussi, la position des « ethical absolutist » basée sur la sanctuarisation des droits de l’homme ne permet pas de distinguer entre « hard and soft individuals » (p.111). Distinction qui fonde sa justification de la torture face à une djihadiste fanatisé.

Malgré ses louables intentions et un remarquable effort de synthèse, l’ouvrage ne présente pas de réelle avancée sur le plan académique ; bien que les parties consacrées à l’auteur soient d’un intérêt prosopographique certain.

Si la présentation de la machinerie et du cycle du renseignement est pertinente, la méthode d’agencement des exemples qui illustrent les étapes de ce cycle donne le sentiment que le rôle et l’action d’un service de renseignement est le même en 1950 et en 2015, malgré les bouleversement dans les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication). De là sont empruntés les exemples non hiérarchisés tirés de l’histoire de la guerre froide.

L’ouvrage est construit légitimement selon certaines problématiques classiques de la littérature sur le renseignement. Cependant les exemples sont empruntés à un continuum espace-temps indéterminé qui crée des télescopages entre des pays, des contextes, des conjonctures et des services différents ; répondant plus à la question du « comment » que du « pourquoi » le renseignement.

Si toutes les problématiques structurantes dans la littérature des IS sont abordées, il ne peut malheureusement pas soutenir la comparaison avec les ouvrages classiques du champ dont il se réclame. Ni comme ouvrage d’introduction aux logiques du renseignement ni comme une avancée académique dans le champ des Intelligence Studies.

Benjamin Oudet (Sciences Po)

[1] Sherman Kent, Strategic Intelligence for America World Policy, Hamden, Archon Books, 1965.

[2] Micheal Herman Intelligence Power in Peace and War (Cambridge : CUP, 1996)

[3] Richard Aldrich, Secret Intelligence. A Reader, Routledge,  2009 & GCHQ : The Uncensopred Story of Britain’s Most Secret Intelligence Agency, London Harper Press, 2010.

[4] David Omand, Securing The State, London, Hurst, 2010.

[5] Central Intelligence Agency

[6] Sur cette dimension nous recommandons la lecture de l’ouvrage de Jérôme Clauser, An Introduction to Intelligence Research and Analysis, The Scarecrow Press, 1976, réed 2008. Considéré dans les années 1970 comme le « petit livre rouge de l’analyse ».

[7] Roberta Wohlstetter, Pearl Harbor, Warning and Decision, Stanford University Press, 1962.

[8] On distingue trois écoles de pensées sur les causes de ces « échecs » après les travaux de Robert Dahl dans son ouvrage Intelligence ans Surprise Attack. Failure and Success from Pearl Harbor to 9/11 and Beyond. L’école « réformiste » voit dans la résistance aux réformes et la non-évolution à l’environnement stratégique la réponse aux causes des « échecs ». Si la menace n’a pas été comprise et la surprise stratégique ou tactique empêchée c’est que le services manquait de moyens humains, d’une structure et d’une orientation de la collecte et de l’analyse adaptée. La deuxième école dite « traditionnaliste » à laquelle B. Stewart appartient, considère que les échecs du renseignement sont dus à une mauvaise compréhension et réceptions des décideurs politiques aux analyses du renseignement. Les échecs du renseignement sont présentés comme des échecs de l’analyse. Enfin, une « contrarian school » développe la thèse que les échecs du renseignement sont dus à une faillite de la collecte. Autrement dit, ce n’est pas l’analyse ou la membrane d’interactions « services de renseignement/decision makers » qui échoue mais la capacité à collecter des informations sur la bonne cible au bon moment.

[9] « The third group consists of those who say they have learnt by experience that well trained ‘hard’ individuals seldom succumb to kind words, cup of tea or intellectual dominance », p. 102.

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