How the War was Won: Air-Sea Power and Allied Victory in World War II

La Seconde Guerre Mondiale est connue pour ses grandes batailles, certaines étant même qualifiées de « décisives » (bataille d’Angleterre, Stalingrad, Koursk, Midway, Normandie). L’historiographie classique est donc tentée d’identifier la et les plus importantes de ces batailles, afin de déterminer quel pays a le plus contribué à la victoire finale. Mais peut-on adopter une autre lecture de la guerre, selon laquelle le plus grand conflit armé de l’histoire de l’humanité n’a en fait connu aucune bataille décisive? C’est ce qu’avance Patrick O’Brien dans cet ouvrage fondamental, aboutissement d’un travail entamé il y a quinze ans.

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Depuis les années 1990, la lecture traditionnelle de la Seconde Guerre Mondiale est que l’Armée Rouge a brisé les reins de l’armée allemande et supporté la plus grande part de l’effort de guerre, tandis que les Occidentaux n’ont joué qu’un rôle secondaire dans la défaite de l’Allemagne nazie. C’est le coeur de l’ouvrage fondamental de Richard Overy, Why the Allies Won, publié en 1995 et ré-édité de nombreuses fois depuis. Cette victoire a notamment été rendue possible grâce à la supériorité de l’art militaire soviétique, basé sur l’opératique, comme l’ont montré les travaux de David Glantz (importés et vulgarisés en France avec près de quinze ans de retard par  Jean Lopez). Il y a donc un consensus très large depuis 25 ans pour considérer que la plus importante contribution à la victoire finale est celle de l’URSS.

Cette évaluation se fonde sur les pertes humaines relatives (très importantes pour l’URSS avec près de 20 millions de morts), et le nombre de soldats engagés: en d’autres termes, l’investissement humain a été bien plus important pour Moscou. Or, l’argument d’O’Brien est de considérer que la Seconde Guerre Mondiale a été une guerre mécanisée, et que le facteur décisif de la victoire n’est pas l’investissement humain (malgré son coût faramineux), mais la capacité à produire des armements et détruire ceux de l’adversaire. De ce fait, la production de matériels navals et aériens ayant été largement plus importante que la production de matériels terrestres, la suprématie aéronavale est un facteur bien plus important que la guerre terrestre pour expliquer la victoire finale.

La destruction des matériels japonais et allemands pouvait se faire en trois étapes: « pré-production » (en ciblant les matières premières et voies d’approvisionnement), « production » (ciblant les usines) et « déploiement » (une fois le matériel en transit ou déployé sur le champ de bataille). O’Brien a ainsi effectué un travail statistique remarquable montrant à quel point l’attrition subie par les industries allemandes et japonaises du fait de la guerre aéronavale est infiniment supérieure aux grandes batailles: Koursk, la plus grande bataille de blindés de l’histoire, ne détruit que 0,2% de la production d’armement allemande en 1943, et El Alamein en détruit 0,1%. Les bombardements et l’interdiction maritime ont fait beaucoup plus pour faire plier les industries allemandes et japonaises, la seule exception étant la bataille de Midway.

Le travail effectué par O’Brien est impressionnant, et son argument de la victoire obtenue par l’attrition de matériels (plus que par le capital humain) est important. Néanmoins, l’auteur va trop loin lorsqu’il étudie les « grandes batailles » seulement sous l’angle de leur capacité à détruire du matériel, oubliant de ce fait deux fonctions stratégiques fondamentales: modifier les perceptions (Stalingrad est vu comme un coup d’arrêt face à une Allemagne nazie jusqu’ici invincible; Kursk a profondément déprimé l’Etat-Major allemand) et contrôler des territoires. Il cède ainsi trop facilement à un déterminisme matériel qui évacue la dimension stratégique (et donc interactionniste) du conflit.

Si l’on ne peut le suivre dans l’ensemble de ses conclusions à cause de ce problème, son étude de l’importance de la destruction de matériel apporte un correctif de taille à la vulgate selon laquelle l’URSS a été la principale responsable de la victoire et à l’argument simpliste faisant de ses 20 millions de morts la preuve de son engagement. Le comparatif du « body count » laisse manifestement de côté beaucoup trop de facteurs expliquant la défaite finale de l’axe pour être un critère pertinent. L’ouvrage d’O’Brien est donc un incontournable pour tout lecteur intéressé par la période.

Olivier Schmitt (Center for War Studies)

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