La France libre fut africaine

L’historien Eric Jennings poursuit une œuvre d’une remarquable cohérence à l’intersection de l’histoire de la Seconde guerre mondiale, de l’histoire coloniale et des études africaines. C’est la lecture de Robert Paxton qui l’a poussé à s’intéresser à l’Empire colonial français : le célèbre historien américain soutenait que Vichy disposait à l’égard de l’Allemagne d’une grande marge d’autonomie. Eric Jennings a cherché à tester cette hypothèse dans les colonies françaises, loin du joug allemand. Dans la thèse qu’il a soutenu à Berkeley en 1998 (publiée chez Grasset en 2004), il démontrait que Vichy avait mené de sa propre initiative une politique comparable à celle mise en œuvre en métropole sous la soi-disant contrainte allemande : lois sur la jeunesse, mesures discriminatoires à l’égard des Juifs ou des francs-maçons … Après s’être intéressé aux zones de l’Empire restées fidèles au maréchal Pétain, il explore l’autre versant de l’histoire de la France coloniale durant la Seconde guerre mondiale : celle des territoires ralliées à la France libre.

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Le principal mérite de la scrupuleuse étude de Eric Jennings est de réhabiliter cette histoire méconnue. On fait partir l’épopée de la France libre de Koufra en 1941 ou de Bir Hakeim en 1942, en plein désert de Libye, en oubliant le point de départ des hommes de Leclerc. On réhabilite, avec le film « Indigènes », l’armée d’Afrique composée essentiellement de soldats maghrébins ralliés à de Gaulle à l’été 1943 en omettant le recrutement de 17.000 Africains dans les rangs de la France libre de 1940 à 1943.

En juin 1940, la France libre est tout au plus un Appel. Une vision prophétique sans doute, une poignée de combattants courageux, mais pas de territoires ni de matières premières et guère de légitimité. Avec quelques poches éparses de l’Inde et du Pacifique, l’AEF et le Cameroun vont fournir à la France libre cette base territoriale qui lui faisait défaut. Selon la jolie formule de Jean Lacouture, grâce aux Trois Glorieuses – ces trois journées des 26, 27 et 28 août 1940 qui virent les ralliements successifs du Tchad, du Cameroun et du Moyen-Congo – « De Gaulle a cessé d’être un squatteur sur les rives de la Tamise ». Le ralliement de ces territoires tint à un fil. Eric Jennings démontre la part de la géographie – l’AEF et le Cameroun dépendait des colonies voisines, notamment du Nigeria et du Soudan britanniques ou du Congo belge – mais surtout celle de la volonté d’une poignée d’hommes, quelques desperados gaullistes (René Pleven, André Parant, Claude de Boislambert, Edgard de Larminat) qui, non sans bluff ni ruse, persuadent les administrateurs de ces territoires de rallier la France libre en août 1940. Le ralliement du Gabon, plus poussif, attendra le mois de novembre. Alors que la France libre échoue piteusement à prendre Dakar ou Saint-Pierre-et-Miquelon et s’engagent dans de funestes combats fratricides en Syrie et à Madagascar, l’AEF et le Cameroun constitueront pendant trois ans ses seuls territoires. Ils lui apportent ses combattants et ses ressources : l’or qui renfloue les caisses et le caoutchouc dont la production pallie la perte des territoires alliés en Asie du sud-est.

La France libre a-t-elle pour autant rompu avec les pratiques de la colonisation ? La mémoire instrumentalisée de la conférence de Brazzaville en 1944 puis celle du président de la République qui accorda aux colonies africaines leurs indépendances en 1960 accréditent la thèse rétrospective d’un gaullisme émancipateur. Or, les faits démontrent le contraire. La France libre a perpétué les pratiques coloniales de la IIIème République. Voire elle l’est a aggravées au nom de l’effort de guerre. Elle pratiqua l’enrôlement forcé dans les campagnes. Elle soumit les Africains à des conditions de travail exténuantes pour exploiter l’or ou le caoutchouc.

Mais la « situation coloniale » n’est pas immobile. Si les colons européens semblent développer un sentiment de toute-puissance garanti par les impératifs de guerre, les Africains prennent conscience des torts qui leur sont faits. Dix ans avant le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, ils portent plainte contre leurs tortionnaires qualifiés de « vichystes » ou de « nazis ». Le temps de l’émancipation n’est pas loin favorisé tout à la fois par l’impact psychologique de la débâcle, le renversement brutal de l’ordre vichyste par un mouvement séditieux, la rupture avec la métropole, le « prix du sang » payé sur les champs de bataille …

Yves Gounin (Conseil d’État). Cette recension a été publiée dans Politique Africaine n° 137.

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