La Guerre par ceux qui la font. Stratégie et incertitude au XXIe siècle

La question de la guerre, celle d’aujourd’hui et de demain, suscite un débat essentiel pour notre pays et pour l’Europe. Le Centre des hautes études militaires (CHEM) marque avec cet ouvrage collectif sa volonté d’y contribuer. Le général Benoît Durieux, directeur de cette institution qui forme les futurs hauts responsables des armées, se réfère à Clausewitz dans son introduction pour expliquer que « la réflexion sur la guerre la plus efficace, en particulier en période de transformation, n’est pas celle qui propose des recettes pour le succès, mais celle qui vise à la comprendre et à entrer dans sa logique interne. » Qui donc mieux que ces militaires qui « font » la guerre pourrait fournir cette clé d’entrée pour ce qui fait le cœur de la guerre « caméléon » ?

Durieux

Mais il ne s’agit pas ici de décrire des expériences de terrain, de les analyser et d’induire des principes généraux pour la conduite de la guerre, principes susceptibles d’être utilement conceptualisés. Les auditeurs du CHEM se placent au niveau politico-stratégique et analysent leurs vécus de la guerre pour apporter leurs expertises dans le débat stratégique national, mais aussi européen. En effet, parmi les quinze officiers contributeurs de cet ouvrage, trois sont des auditeurs étrangers : britannique, allemand et italien.

La conception européenne de la guerre, celle issue de l’expérience commune de ces deux guerres mondiales du xxe siècle qui ont meurtri les âmes, est en crise. En portant la guerre loin de chez elles, les nations européennes ont tout d’abord pris de la distance avec la nécessité de « penser le jour d’après, ce moment où il faudra cohabiter avec l’adversaire ». Ces guerres, renommées « crises » car sans début ni fin, déclaration de guerre ni armistice, ne rentrent plus dans le schéma classique. La guerre au loin est pourtant bien une guerre, violente, même si de nombreuses tentatives sont faites pour la conduite « à distance » : « on imagine volontiers que la guerre des robots ou la guerre dans le cyberespace remplacent l’antique épreuve de force. Mais il semble bien que cette digue aussi soit en train de céder. » Car cette mise à distance, qu’elle soit conceptuelle ou technologique, est bien comme une digue que l’Europe a tenté d’ériger pour se protéger de ce phénomène humain qu’est la guerre.

Il semble qu’il ne soit plus possible – l’a-t-il d’ailleurs déjà été ? – de distinguer le temps de guerre du temps de paix. Le général Durieux parle d’une « pulvérisation de la violence dans une multitude de micro-conflits partiellement indépendants ». Les États européens s’adaptent en utilisant de manière régulière leurs forces armées sans que les opinions publiques ne se sentent « en guerre ». Les armées elles-mêmes font face à un usage de la force qui leur semble irrationnel, du fait des fanatismes et de l’absence de règles dans les affrontements. Le colonel Philippe Pottier montre pourtant que les mouvements djihadistes d’Al-Qaïda, par exemple, n’en sont pas pour autant irrationnels : ils suivent des doctrines éprouvées proches des théories guevaristes de la guerre révolutionnaire.

De même, lorsqu’il s’agit d’affrontements entre État, comme dans le cas de la crise ukrainienne, l’Europe reste perplexe devant cette combinaison de la guerre étatique et de la guerre irrégulière, combinaison qu’elle traduit dans le terme de « guerre hybride ». Le général Durieux note : « si une caractéristique de la guerre institutionnalisée marquée par les séparations traditionnelles est d’introduire, comme toute institution, un facteur de stabilité, son effacement relatif est producteur d’instabilité. » L’Europe perd les repères qui lui avaient été légués par le xxe siècle et qui formaient son imaginaire collectif sur la guerre.

Dans cette perspective, l’approche globale, qui vise à coordonner différents types d’actions non plus seulement militaires, serait une approche politique des opérations qui tendrait « à recréer la cohérence de la guerre dans sa conception classique et européenne ». En intégrant les nouveaux médias, les réseaux sociaux, cette approche remet également la guerre au centre du débat et de l’action publics, et ne la délègue plus aux seules forces armées.

Au travers des trois parties, « Le temps de l’incertitude », « Le temps de la sagesse stratégique » et « Le temps des opérations militaires globales » dans lesquelles s’inscrivent leurs contributions, les auditeurs du CHEM s’attachent à tracer l’évolution de la guerre vis-à-vis de l’image collective européenne et à retravailler les concepts qui ont pu émerger pour tenter de comprendre ces évolutions.

Ainsi le concept d’asymétrie serait « le signe de notre difficulté à comprendre que l’ennemi puisse entrer avec nous dans une relation dialectique », c’est-à-dire dans un duel par essence symétrique dans les rapports de force.  De même, le concept de surprise stratégique serait « le signe que, inversement, nous avons du mal à envisager l’altérité et les comportements différents [que la relation dialectique] implique ». En effet, la dialectique suppose – dans son second moment si l’on considère la méthode hégélienne – une opposition qui cherche à contrer nos moyens et notre stratégie, à se poser en « antithèse » vis-à-vis d’eux, afin de les rendre nuls et non avenus. Les guerres en Europe ont forgé cette vision de la guerre comme duel entre semblables, cette rationalité qui doit être aujourd’hui revue.

 Le concept d’opération à empreinte légère serait également « le signe de notre gêne à accepter l’idée que la guerre, qui est parfois nécessaire, n’est jamais indolore, insensible ou même “légère” ». Il vient en contraste de celui de la guerre hybride « qui signale une réticence à accepter que la violence politique ne se plie pas à nos conceptions rationnelles. » Or il est nécessaire de retrouver une conception partagée de la guerre, une nouvelle rationalité qui ne peut émerger que dans le débat démocratique, une conception qui mette l’accent sur la véritable finalité de la guerre – dans son approche globale – qui est de rétablir un dialogue politique entre les parties.

« Toute réflexion sur la guerre est d’abord une réflexion sur l’homme. » La guerre par ceux qui la font met l’Homme au centre de ses réflexions, l’homme d’action qui pense la guerre, comme le citoyen qui débat des questions de défense et de sécurité pour le bien de sa nation.

Audrey Hérisson (École de Guerre)

(Cette recension a initialement été publiée dans la Revue Défense Nationale de juin 2016).

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