La noblesse des États. Hiérarchie et puissance au sein du système international

Depuis plusieurs années, un certain nombre d’internationalistes opérant depuis une variété de perspectives théoriques (libéralisme, école anglaise, constructivisme, etc.) travaillent à faire admettre la hiérarchie comme concept structurant des relations internationales en lieu et place de l’anarchie imposée comme présupposé analytique incontournable par les néo-réalistes[1]. Ces deux livres s’inscrivent dans cette tendance et, bien que partant d’épistémologies différentes, contribuent ensemble à améliorer notre compréhension des conséquences de cette hiérarchie sur les interactions internationales.

Le livre de Brantly Womack nous invite à déplacer la focale de l’anarchie vers l’asymétrie. Selon lui, une relation asymétrique s’observe lorsque « le plus petit des acteurs est significativement plus exposé à l’interaction que le plus grand acteur du fait de la disparité des capacités, mais le plus grand n’est pas capable de dicter de manière unilatérale les termes de la relation » (p. 10). L’asymétrie se caractérise dans les rapports militaires (le plus petit n’a pas de chances raisonnables de victoire s’il défie le plus grand), mais aussi dans les interactions de temps de paix (rapports économiques, diplomatiques, commerciaux, etc.) puisque le petit est bien plus exposé aux conséquences des actions du grand acteur que l’inverse. En revanche, la capacité du plus petit à résister aux préférences unilatérales du plus grand excède les ressources que ce dernier est prêt à engager pour faire valoir ses préférences. Bien sûr, le plus grand peut parfois être tenté d’essayer, mais il risque fort d’être frustré par la résistance du plus petit. Cette situation de déséquilibre, qui est donc un intermédiaire entre la parité et le déséquilibre absolu (où le petit n’a aucune chance d’émettre la moindre résistance significative) caractérise la grande majorité des interactions internationales.

9781107589537

Les sources de l’asymétrie sont variées, à la fois matérielles et normatives. En premier lieu, et de manière classique, les différences de capacités (militaires, économiques, etc.) déterminent la structure de la relation asymétrique. Mais, contrairement à l’analyse néo-réaliste qui s’arrête à cet aspect de distribution de la puissance relative au sein du système, Womack inclut également dans son analyse trois autres dimensions : identité, diplomatie et contexte. L’identité est ici comprise dans le sens constructiviste des préférences normatives et des référentiels historico-culturels d’une communauté politique. Un certain type d’identité peut affecter les interactions, par exemple si une communauté perçoit un certain territoire comme son droit inaliénable. La diplomatie est également un facteur important, car c’est par elle que se régulent les interactions : la distribution structurelle de la puissance n’est qu’un élément contextuel qui est plus ou moins exploité habilement par des acteurs. Enfin, le contexte international (transition de puissance, compétition normative entre acteurs aux valeurs opposées, etc.) est le dernier facteur influençant les relations asymétriques dans le système international.

Womack évite ainsi le piège classique des analyses structuralistes, c’est-à-dire l’a-historicité et la réduction des phénomènes internationaux à une seule motivation (maximisation de la puissance pour Mearsheimer, recherche de la sécurité pour Waltz, etc.). Au contraire, son analyse du système est bien plus proche de la subtilité d’un Raymond Aron, qui insistait sur la nécessaire contextualisation à la fois des instruments de la puissance (qui ne valent que par la valeur qui leur est accordée intersubjectivement) et des normes en circulation dans le système international. L’asymétrie n’est donc pas une pathologie des relations internationales, mais une caractéristique normale du système. En revanche, cette structuration a des conséquences sur les attentes mutuelles des acteurs, et les perceptions des enjeux internationaux. Ainsi, les petits acteurs sont attachés à leur autonomie : ils sont donc sensibles aux tentatives des grands acteurs d’imposer leur volonté de manière unilatérale. En revanche, les grands acteurs ne sont pas menacés par les petits, mais attendent de leur part une forme de déférence. Afin d’être stable, une relation asymétrique doit être gérée habilement : si un grand tente d’imposer à un petit d’être déférent, ce dernier s’inquiètera pour son autonomie. À l’inverse, si un petit acteur souhaitant trop mettre en avant son autonomie va inciter un grand à vouloir le « remettre à sa place ».

Womack étudie les conséquences de cette dynamique sur une variété d’interactions possibles, par nombre d’acteurs (bilatérales, minilatérales ou multilatérales) et par sujets (économie, guerre, etc.). Par exemple, il montre comment de nombreux conflits contemporains (Irak, Afghanistan) peuvent se comprendre dans le cadre d’une relation asymétrique : un acteur important (les Etats-Unis) cherchant à imposer par les armes à un plus petit acteur d’être déférent. Menacé dans son autonomie, celui-ci résiste avec une intensité qui dépense les ressources que les Etats-Unis sont prêts à engager dans le conflit. Nulle « impuissance de la puissance » dans ce cas, simplement une asymétrie des volontés qui se traduit par une asymétrie des moyens engagés.

Bizarrement, Womack est réticent à s’inscrire dans la littérature sur la hiérarchie du système international, et tente de manière assez peu convaincante d’y substituer la notion d’asymétrie dans un développement rapide qui ressemble fort à un marketing du concept. Il aurait probablement gagné à faire des relations asymétriques l’une des modalités de gestion d’un système international hiérarchique. Néanmoins, cet ouvrage (dont on apprécie les nombreux exemples tirés de l’histoire asiatique) permet de rappeler plusieurs points d’importance : les relations asymétriques sont une constante des systèmes internationaux, et la tension entre une égalité de droit et une asymétrie de faits entre États est une normalité et pas une aberration du système international ; les relations asymétriques sont relationnelles sont pas un simple résultat de la distribution de la puissance ; et les relations asymétriques sont gérées, maintenues et voient leur stabilité garantie par un ensemble d’interactions diplomatiques.

C’est à ces derniers points que se consacre le livre de Vincent Pouliot consacré aux pratiques diplomatiques au sein des instances multilatérales. Dans la continuité de l’approche sociologique inspirée de Goffmann et Bourdieu qu’il développe depuis quelques années, Pouliot s’intéresse aux pratiques diplomatiques (au sens bourdieusien du terme) comme constitutives d’un ordre social spécifique. Cet important livre vient ainsi enrichir un ensemble de travaux sur les pratiques internationales comprenant ceux de Pouliot lui-même, mais aussi Adler, Neumann, Adler-Nissen, Bueger, Gadinger ou Jacob Sending pour les plus notables. En quelques sortes, le livre de Pouliot donne une substance à l’argument de Womack selon lequel l’asymétrie est gérée par les pratiques diplomatiques.

9781316507766

En effet, l’argument de Pouliot est à la fois simple et important : la hiérarchie internationale émerge du processus multilatéral lui-même. Les diplomates et autres acteurs du jeu multilatéral sont contraints par des dispositions héritées telles que le sens de « rester à leur place ». Lorsqu’ils négocient des textes sur des questions substantielles et défendent leur « intérêt national », les diplomates agissent à travers un ensemble de pratiques, les hiérarchies internationales émergent de ces pratiques quotidiennes et agonistiques. Pouliot étudie ainsi quatre dimensions de l’espace social qui se structurent et interagissent à travers les pratiques, définissant les opportunités et les contraintes du champ diplomatique multilatéral : situations, dispositions, relations et positions. Le travail empirique est riche, puisqu’il comprend des terrains de plusieurs années au siège des Nations Unies à New York et au siège de l’OTAN à Bruxelles. Ce travail d’observation et de reconstruction des pratiques au travers d’entretiens est combiné avec une analyse des correspondances multiples qui permet de représenter la structure du champ de la diplomatie multilatérale, et notamment la hiérarchie qui y est observable.

L’enquête de Pouliot est notamment intéressante en ce qu’elle constitue le lien entre les travaux et approches théoriques anglo-saxonnes sur la hiérarchie du système international et des travaux français ancrés dans la sociologie et observant les pratiques diplomatiques (Buchet de Neuilly, Devin, Ambrosetti, Lequesne, etc.). Cette interaction entre théories et sociologie des relations internationales permet ainsi d’enrichir les deux et d’obtenir une compréhension plus fine à la fois des mécanismes liés à la structure du système et de leur mise en œuvre à travers des pratiques. De ce point de vue, la conclusion de Pouliot est claire : la hiérarchie du système international se constitue et s’entretient à travers les pratiques qu’il observe, et cette hiérarchie est durable et en devient naturalisée. C’est ce qu’il appelle la « tragédie du diplomate compétent » : le bon diplomate doit intégrer les pratiques liés au rang hiérarchique du pays qu’il représente, et connaître sa « place ». C’est à ce prix qu’il pourra être le plus efficace dans son travail quotidien, en sachant quand faire une proposition, avec qui discuter de manière informelle, etc. Mais, en adoptant et performant ces pratiques nécessaires à son travail et liées au rang hiérarchique, il les renforce simultanément, contribuant ainsi à la solidification de la stratification des statuts au sein du système international. En d’autres termes, le multilatéralisme produit la hiérarchie, et il est ainsi illusoire de dénoncer une « diplomatie de club » et de plaider pour un « vrai multilatéralisme » : comme Womack, Pouliot observe que la hiérarchie est là pour durer et qu’elle est une réalité quasi-indépassable du système.

De manière intéressante, ces deux ouvrages appellent implicitement à une redécouverte du réalisme classique. Par exemple, Raymond Aron écrivait dès 1963 dans son Paix et Guerre : « quelle que soit la configuration [du système international] les unités politiques comportent une hiérarchie, plus ou moins officielle » et mentionnait l’importance de la combinaison théorie/sociologie pour l’étude des relations internationales. Surtout, Aron insistait sur le caractère contingent de la puissance, dont la signification changeait en fonction des moments historiques. Ces deux ouvrages, chacun à leur manière, ont un argument similaire : Womack en montrant que la puissance ne peut se comprendre que contextuellement à travers la valeur que les acteurs attachent à des caractéristiques spécifiques à un moment donné ; Pouliot en montrant qu’elle n’a pas d’effet indépendant mais dépend de la manière dont les pratiques structurent la relation hiérarchique. En d’autres termes, ces ouvrages permettent de d’asseoir sur une base épistémologique bien plus stable les observations et intuitions des réalistes classiques, et autorisent donc à poursuivre leurs interrogations. En ce sens, la pérennité de la hiérarchisation du système international identifiée par ces travaux force à reposer la question praxéologique fondamentale identifiée par Aron : comment conjuguer Kant (les fins bonnes) et Machiavel (les moyens) dans la conduite de la politique étrangère ?

[1] Parmi les travaux les plus intéressants de ce courant, voir : Ian Clark, The Hierarchy of States : Reform and Resistance in the International Order, Cambridge : Cambridge University Press, 1989 ; David Kang, « The Theoretical Roots of Hierarchy in International Relations », Australian Journal of International Affairs, 2004, 58/3, pp. 337-352 ; Alexander Cooley, Logics of Hierarchy : The Organization of Empires, States, and Military Occupations, Ithaca : Cornell University Press, 2005 ; Jack Donnelly, « Sovereign Inequalities and Hierarchy in Anarchy : American Power and International Society », European Journal of International Relations, 2006, 12/2, pp. 139-170 ; Ian Hurd, After Anarchy : legitimacy and Power in the United Nations Security Council, Princeton : Princeton University Press, 2007 ; Andrew Hurrell, On Global Order : Power, Values, and the Constitution of International Society, Oxford : Oxford University Press, 2007 ; David Lake, Hierarchy in International Relations, Ithaca : Cornell University Press, 2009.

Olivier Schmitt (Center for War Studies)

Première publication: Revue Française de Science Politique66 (3-4), 559-562

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s