France 1940. Defending the Republic

Est-il encore possible de dire quelque chose d’original sur la défaite française de 1940 ? À la lecture de l’ouvrage de Philip Nord, spécialiste de l’histoire contemporaine de la France à Princeton, la réponse est oui. Ce bref volume, écrit dans un style direct et limpide, est tout simplement la meilleure synthèse disponible (en français comme en anglais) de l’historiographie des événements de mai-juin 1940.

nord

La défaite de 1940 reste en France très chargée émotionnellement. Et l’interprétation dominante reste celle d’une « décadence » française, marquée par la polarisation de l’opinion publique, la médiocrité des élites politiques, et leur incompréhension de la situation. Évidemment, cette interprétation est celle du Maréchal Pétain lorsqu’il arrive au pouvoir (« Notre défaite est venue de nos relâchements. L’esprit de jouissance détruit ce que l’esprit de sacrifice a édifié »).  Venu de l’opposé du spectre politique, March Bloch adopte pourtant un argument similaire dans son Étrange Défaite, qui a durablement marqué la perception des événements : l’échec français a des causes sociales profondes et les responsabilités sont partagées entre les chefs militaires, les responsables politique, et le peuple lui-même. Cette prégnance de l’argument de la décadence a ainsi conduit Robert Paxton à écrire que « Vichy a bien gagné la bataille de la mémoire » : même des ouvrages récents ressassent systématiquement le topos de la supposée décadence française.

La démarche salutaire de Nord est de placer la situation française en comparaison des autres pays européens et pose la question fondamentale de son ouvrage : pourquoi la France devrait-elle être jugée selon des critères différents des autres pays ? La France n’a pas été le seul pays à choisir l’apaisement et à connaître la défaite face aux armes nazies et ne devrait pas être l’objet d’une telle réprobation. Dans sa première partie, « la préparation de la guerre », l’auteur étudie la diplomatie, l’armement et l’opinion publique française. Notant que les plus critiques envers la diplomatie française sont souvent les Français eux-mêmes, il observe que “while the French may have been slow to grasp the true state of affairs, others were slower still, sticking to policies of appeasement and neutralism” (p. 7). Il relève aussi que les responsables français étaient plus conscients du danger hitlérien, et plus volontaires pour s’y opposer que les dirigeants britanniques, américains ou soviétiques, comme le montre l’effort réel de réarmement français. Et que l’opinion publique française, certes fortement polarisée, ne l’était néanmoins pas plus que dans les autres pays occidentaux. Au final, “France was as ready for war as any of the major belligerents, readier than the US and the Soviet Union, at least as ready as Britain and Germany” (p. 57).

Dans ce cas, comment expliquer la défaite ? Aussi simple que cela puisse paraître, Nord rappelle qu’un événement militaire a des causes militaires : ce sont les généraux français qui ont perdu la bataille de France. Il observe que la stratégie et les plans de batailles français étaient parfaitement cohérents avec les ressources disponibles et la situation : tenir le front, accumuler les ressources, passer à l’offensive. C’est d’ailleurs la même stratégie qui a permis la victoire des Alliés cinq ans plus tard. Mais la France n’a pas tenu le front suite à plusieurs erreurs du haut commandement. Nord note plusieurs moments cruciaux : la décision de Gamelin de déployer la 7e armée à la frontière belgo-hollandaise (« la variante de Breda ») au lieu de la garder à Reims a privé l’armée française de l’une de ses unités les plus mobiles et les plus modernes, qui aurait été disponible pour une contre-attaque sur la Meuse. Ce changement de plan de bataille, couplé à l’adoption par Hitler du Fall Gelb, a été une erreur stratégique au désavantage de la France. Mais la bataille de France n’était pas perdue à ce moment, il fallait encore qu’elle soit menée. Et l’armée française a disposé de plusieurs opportunités d’inverser le sort des armes, qui n’ont pas été saisies par les Généraux : la lenteur à admettre le franchissement de la Meuse et à monter une contre-attaque, les hésitations du Général Lafontaine à passer à l’offensive le 13 mai et la pusillanimité du Général Flavigny à attaquer le 15 mai sont des événements militaires qui expliquent la défaite militaire de la France.

Ce qui conduit à la troisième partie de l’ouvrage, qui pose la question fondamentale des mois de mai-juin 1940 : pourquoi la mort de la République ? Après tout, l’armée allemande avait battu l’armée française, mais d’autres gouvernements ayant subi la défaite ont choisi l’exil plutôt que le suicide. La défaite militaire n’impliquait nullement un changement mécanique de régime. Ici, Nord synthétise admirablement les travaux des spécialistes du régime de Vichy : c’est un groupe de militaires et de hauts fonctionnaires regroupés autour de Pétain qui ont saisi l’occasion de la défaite pour achever une République qu’ils avaient toujours jugé illégitime. Contrairement aux élucubrations de certains polémistes, Vichy a été le résultat d’un coup de force institutionnel par l’extrême-droite française, qui s’est saisie de l’opportunité de la défaite pour mettre en œuvre le programme de restauration nationale qu’elle fantasmait depuis longtemps. La République a été éliminée de l’intérieur par ses ennemis, qui ont habilement exploité une situation de crise intense en écartant graduellement toute autre option que l’armistice, puis la collaboration. Nord reconstitue admirablement la tension de ces journées, et les manœuvres de Pétain, Weygand, Baudouin, Bouthillier et Laval pour forcer leur arrivée au pouvoir. Il faut d’ailleurs souligner que cette explication n’a rien à voir avec celle de l’historienne communiste Annie Lacroix-Riz, qui voit dans Vichy le résultat d’un complot de la synarchie. Nul complot ici, mais l’exploitation habile d’une situation de crise par un groupe mieux capable de manœuvrer politiquement que d’autres dans les quelques semaines de mai-juin 1940.

Au final, la perspective comparative de Nord est salutaire, car elle rappelle que la défaite n’était pas une conséquence inévitable d’une prétendue décadence française dans les années 1930 : la France est d’ailleurs plus consciente du danger hitlérien que ses alliés et n’a pas à rougir des comparaisons. En conséquence, Nord rappelle utilement les responsabilités : ce sont les généraux français qui ont perdu la bataille de France, et c’est un groupe de militaires et de hauts fonctionnaires anti-républicains qui a profité de la situation pour prendre le pouvoir. Il fallait peut-être un Américain pour nous rappeler qu’au final, cette défaite n’est pas si étrange.

Olivier Schmitt (Center for War Studies)

 

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