Le Procès des Droits de l’Homme. Généalogie du Scepticisme Démocratique

La dénonciation du « droit-de-l’hommisme » est devenue un passage obligé des autoproclamés « réalistes » se gaussant des naïfs idéalistes et irresponsables incapables de comprendre les réalités des rapports de puissance. Plus généralement, les droits de l’Homme sont régulièrement accusés de susciter un ensemble d’effets pervers : atomisation des relations sociales, revendications illimitées de la part de minorités agissantes, disparition des ordres sociaux naturels et abolition des limites anthropologiques, etc. Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère dressent ici une généalogie de ces critiques, identiant cinq familles intellectuelles dont les analyses alimentent la critique contemporaine.

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Le premier courant, antimoderne, voit dans les droits de l’Homme une destruction de l’ordre juste et est représenté aujourd’hui par des auteurs comme Michel Villey ou Alasdair MacIntyre. Pour ce courant, le libéralisme politique en général et les droits de l’Homme en particulier sont le produit d’une négation du fait que la dignité de la personne est consubstantielle à sa participation au bien commun. Ce bien commun est lui-même justifé théologiquement par la dépendance de la créature à la création, et la nécessité qui en découle d’une société organique, hiérarchique et théologique.

Le deuxième courant, antimoderne lui aussi, oppose les droits de l’Homme à la politique. Selon ces auteurs, le libéralisme individualiste dont découlent les droits de l’Homme est la négation même de la politique et de ce qui fonde son caractère spécifique : l’organisation de la vie des hommes dans une société donnée. Carl Schmitt, Julien Freund ou Alain de Benoist sont caractéristiques de ce courant.

Le troisième courant, communautarien, part de la modernité elle-même pour dénoncer l’effet pervers des droits de l’Homme. Cette critique dénonce une conception abstraite des individus qui seraient simplement titulaires de droits, oubliant le caractère contextualisé de l’existence et déplaçant le centre de gravité des discours politiques vers la seule défense des libertés, transformant les citoyens en consommateurs égoïstes de droits individuels. Ce courant est incarné par Michael Sandel ou Christophe Lasch.

Le quatrième courant est franco-français, et peu connecté aux débats philosophiques internationaux. Il est incarné par Marcel Gauchet, Pierre Manent, Jean-Claude Milner ou Régis Debray, et peut être qualifié de « néo-républicain ». Il s’agit d’une critique d’une forme d’intégrisme démocratique qui dégénérerait en individualisme radical, finalement contraire à la version « originelle » de la déclaration des Droits de l’Homme de 1789.

Enfin, le cinquième courant vient de la critique radicale originellement formulée par Marx, et poursuivie par Foucault, Deleuze ou Badiou. Dans cette version, les droits de l’Homme ne sont que des droits « formels », masquant les processus de domination et de reproduction de l’ordre social inhérents aux sociétés libérales.

Outre l’établissement de la généalogie intellectuelle de ces critiques, les auteurs en pointent les limites et contradictions internes, ce qui rend la lecture d’autant plus stimulante. Pour les internationalistes, même si l’ouvrage n’aborde pas directement le sujet, il est une source féconde de réflexion pour éviter la double impasse du faux réalisme (qui n’est que cynisme) pour qui « les droits de l’homme ne sont pas une politique étrangère », et de l’instrumentalisation des droits de l’homme par les néo-conservateurs au profit d’un certain interventionnisme militaire aux relents impérialistes.

Olivier Schmitt (Center for War Studies)

Recension originellement publiée dans Politique Étrangère, 2016/4. 

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