Critical Thinking for Strategic Intelligence

Contrairement à bien des idées reçues, le renseignement américain s’est structuré très largement selon le paradigme de la connaissance, plus que de l’action ou de l’influence[1]. Qu’il s’agisse de la collecte ouverte ou fermées (covert) d’informations par les moyens de l’espionnage ou de la surveillance – telle que l’a montré Edward Snowden en 2013 – et quelles que soient les variations données aux nombreuses définitions du renseignement (intelligence), il s’agit, au fond, de fournir aux décideurs politiques et militaires la meilleure analyse possible quant au répertoire d’actions à leur disposition. Pour reprendre les mots du « père fondateur » de l’analyse, Sherman Kent, la fonction du renseignement s’incarne dans l’homme assis derrière les décideurs avec le livre ouvert à la bonne page au moment de l’évaluation des différentes options politiques ou militaires.

Sans titre

La réflexion académique sur le renseignement, balancée entre recherche universitaire et expertise professionnelle, a été largement structurée par la question des échecs et de la nécessité impérieuse d’éviter les surprises stratégiques comme Pearl Harbor en décembre 1941[2]. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de réforme de l’appareil de défense américain et de création de la CIA, s’imposera l’idée que le renseignement devient une fonction essentielle à la fois de l’ « action extérieure »[3], de la planification stratégique, et de la décision de politique étrangère face à une union soviétique détentrice de la puissance atomique après 1948. Dans un monde où les « enjeux de la paix » sont si importants, la décision politique ne saurait reposer sur une « boule de cristal », mais sur un nouvel outil de collecte (ouverte et clandestine) et d’analyse d’information afin d’assurer la rationalité de la conduite diplomatico-stratégique.

Éviter la « surprise » devint la mère de toutes les questions, la question structurante sans laquelle il n’est pas possible de comprendre l’effort de développement d’un corpus de connaissance sur le fonctionnement du renseignement, la réforme des bureaucraties du secret, les conditions épistémologiques et méthodologiques de l’analyse[4]. En somme, quels que soient les débats sur la pertinence descriptive ou la puissance heuristique du bien connu cycle de renseignement[5], l’analyse de renseignement demeure le moment privilégié dans les relations entre les agences et services (producteurs) et les décideurs politiques et militaires (consommateurs). La production d’analyses informant la décision, raison d’être du renseignement, est devenue le point de convergence d’une très large part des travaux académiques en Intelligence studies. L’amélioration de l’analyse en est même devenue l’une des questions centrales au point d’être l’objet d’enseignements spécialisés dans les universités américaines, dédiés aux futurs analystes de la communauté du renseignement.

Avec les dimensions politiques, structurelles, juridiques et éthiques, la production d’analyse de renseignement est l’objet d’une littérature hautement spécialisée dans laquelle s’inscrit l’ouvrage de Katherine H. Pherson et Randolph H. Pherson à qui l’on doit d’autres publications de référence sur la question[6]. L’ambition de Critical Thinking est de fournir aux futurs analystes un manuel d’apprentissage sur ce qu’est l’analyse, sa fonction, les conditions de sa production, sa méthodologie et ses limites. Réflexion renouvelée depuis la fin de la guerre froide et la reconfiguration des menaces contemporaines. Il s’agit de fournir un cadre méthodologique susceptible d’éliminer – tant que faire se peut – les biais d’analyses identifiés par la sociologie des organisations : groupthink, mirror imaging

S’inscrivant dans la pléthorique littérature consacrée à l’analyse du renseignement stratégique, l’ouvrage se veut un support d’enseignement visant à encourager les futurs analystes à « penser comment ils pensent au moment où ils pensent » et d’être conscience de leurs propres biais de raisonnement. Signe de l’effort toujours renouvelé au sein de la communauté américaine du renseignement de formalisation, de rationalisation et d’amélioration des techniques et processus d’analyse. Effort qui réaffirme à la fois la spécificité du métier d’analystes par la destination de sa production (la décision politico-militaire), tout en réaffirmant la convergence des méthodologies universitaires et professionnelles. Convergence intériorisée par la communauté américaine du renseignement ; la France représentant historiquement le modèle inverse, c’est-à-dire celui d’une spécificité des savoirs d’État au regard des savoirs académiques.

Lecture très technique dont l’intérêt est avant tout méthodologique Critical Thinking for Strategic Intelligence est un ouvrage passionnant sur l’activité centrale mais la moins connue ; parce que la moins présente dans les représentations fictionnelles mettant très majoritairement en scène le renseignement en action dans un contexte non-bureaucratique. Si le renseignement est défini par l’espionnage bureaucratisé dans l’État, alors la compréhension des problématiques de l’analyse devient cruciale dans un contexte contemporain où le renseignement est au cœur des politiques de défense et de sécurité, de la formulation de la politique étrangère ; que l’on pense par exemple à la situation nord-coréenne ou aux enjeux de l’accord nucléaire iranien. La lecture de l’ouvrage présente également l’intérêt de mesurer l’écart qui sépare les différentes productions nationales sur le renseignement et d’apprécier le degré d’avancement d’un champ de recherche encore très majoritairement anglo-américain. Un ouvrage qui passionnera tous les aficionados d’épistémologie et de méthodologie convaincus que le savoir et les conditions de sa production sont des préalables nécessaires à l’action.

Benjamin Oudet (Université de Poitiers)

[1] Sherman Kent, Strategic Intelligence for American World Policy (Princeton University Press, 2015).

[2] Roberta Wohlstetter, Pearl Harbor: Warning and Decision, New Ed (Place of publication not identified: Stanford University Press, 1962); résultats de recherche, Intelligence and Surprise Attack: Failure and Success from Pearl Harbor to 9/11 and Beyond (Washington, DC: Georgetown University Press, 2013).

[3] Raymond Aron – République impériale, les Etats-unis dans le monde 1945-1972 (Calmann-Levy), 1973).

[4] Stephen Marrin, ‘Improving Intelligence Studies as an Academic Discipline’, Intelligence and National Security 31, no. 2 (23 February 2016): 266–79;Stephen Marrin, ‘Rethinking Analytic Politicization’, Intelligence and National Security 28, no. 1 (1 February 2013): 32–54 ; Peter Gill, Stephen Marrin, and Mark Phythian, Intelligence Theory: Key Questions and Debates, 1st ed. (Routledge, 2001).

[5]  « Le cycle de renseignement » dans Jérôme Poirot et Hugues Moutouh (dirs), Dictionnaire du renseignement (Perrin, 2018).

[6] Sarah Miller Beebe et al., Structured Analytic Techniques for Intelligence Analysis, 2nd Ed. + Cases in Intelligence Analysis, 2nd Ed., 2nd ed. (Cq Pr, 2014); Sarah Beebe and Randolph Pherson, Cases in Intelligence Analysis; Structured Analytic Techniques in Action, 2nd Revised edition (Los Angeles: SAGE Publications Inc, 2014).

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