Debriefing the President. The Interrogation of Saddam Hussein

L’Irak est un Etat au cœur des activités terroristes et insurrectionnelles du Moyen-Orient, et sans doute encore pour longtemps. La cause majeure de cette situation est l’invasion américaine de 2003, motivée par la volonté de renverser le président Saddam Hussein. Le dictateur irakien a été interrogé après son arrestation par un analyste de la CIA, défini comme spécialisé en « leadership analysis ». Celui-ci en a tiré un livre, où il revient sur cette expérience hors du commun, dont l’intérêt réside autant dans la rencontre avec Saddam Hussein que dans la description des interactions entre pouvoir politique et service de renseignement aux Etats-Unis sous George W. Bush puis le début du mandat de Barack Obama.

9780552173353

L’ouvrage est organisé autour de la structure classique du livre américain de « National Security » : propos introductif par une anecdote amenant le lecteur au cœur de l’action, puis premier chapitre rappelant le parcours individuel de l’auteur-narrateur qui permet de comprendre comment celui-ci s’est retrouvé en mesure de nous raconter son histoire, déroulement chronologique du sujet, passage critique de l’auteur sur lui-même et de la ou les institutions concernées (en l’occurrence la CIA et la Maison blanche), pour finir par proposer des leçons à tirer de son histoire.

Les trois premiers quarts du livre sont intéressants, mais renvoient plus à une succession d’anecdotes qu’à une description structurée de l’Irak sous Saddam Hussein. On retrouve pêle-mêle les thématiques classiques de l’étude des régimes autoritaire. Ainsi on abordera l’accession au pouvoir du dictateur dans un contexte d’enchaînement de coup d’Etat qu’il est parvenu à stabiliser par sa maîtrise des services de sécurité. Le lecteur informé de la littérature sur les pratiques des dictatures ne sera pas dépaysé : redondance des services de sécurité, recrutement ethnique et gratifications économiques disproportionnées pour garantir la loyauté. Risa Brooks, Elizabeth Picard Ou Philippe Droz-Vincent ne disent pas l’inverse : la survie est au cœur du comportement de tout dictateur, puisque la violence est une composante plus ou moins sous-jacente mais toujours présente dans la vie politique des régimes autoritaires.

Le maintien de l’autorité sur l’intégralité du pays repose sur la recette classique du « diviser pour régner », où le chef d’Etat joue minorité contre minorité : se faire défendeur de l’une contre l’autre, doublé par une politique de clientélisme avec les notables locaux (minorité sunnite). Le discours de légitimation du régime repose sur l’argument de l’amour, mais un amour conditionné à une non-remise en question du pouvoir (kurde et chiite). Il est intéressant de resituer les tumultes post-2003 jusqu’à aujourd’hui avec la vague de répression à la fin des années 90 contre les chiites, moins connu que le massacre d’Halabaja contre les kurdes (1988). On retrouve l’importance des questions de liens tribaux et des dynasties familiales (famille al-Sadr chez les chiites ; Talabani & Barzani chez les kurdes). Enfin, il n’est pas inutile de rappeler que Saddam Hussein, et avec lui sans doute tout dictateur, avait une base de soutien sincère dans la population. En la matière, l’étude de Lisa Blaydes promet plus de profondeur sur les subtilités de la politique irakienne. La crainte de l’extrémisme sunnite que Saddam Hussein nourrissait aurait, selon lui, dû mener à un rapprochement entre son gouvernement et les Etats-Unis après le 11 septembre, par crainte de l’avènement de l’extrémisme sunnite dans son pays. La diffusion de cette idéologie rognait le groupe social qui le soutenait et dont il est issu. Cela résonne avec la politique toujours très actuelle des partenariats avec les dictatures contre les entités terroristes. Ce qui est valable aujourd’hui n’était pas du domaine de l’envisageable pour le président George W. Bush en Irak.

On sourira lors du rejet par Saddam Hussein des approches psychologisantes bien en cour à Langley : « c’est parce que Saddam a eu une enfance malheureuse dans sa famille qu’il était cruel », alors qu’il estimait profondément et se sentait redevable envers son beau-père qui l’a élevé ; « il ne se faisait respecter qu’en portant un pistolet à l’école pour se défendre contre les petites frappes qui le traitaient d’orphelin dans une société patriarcale, c’est pour ça qu’il voulait avoir des armes nucléaires », alors que n’importe qui de son âge était armé au moment de son enfance.

On fera le lien avec intérêt entre les passages sur des luttes de pouvoir, son vieillissement et la question de sa succession avec les travaux en politique comparée sur les régimes autoritaires (entre autres Milan Svolik et Barbara Geddes).

La guerre contre l’Iran occupe une place substantielle des interrogatoires relatés, et notamment le sentiment d’humiliation qui a suivi (faisant immanquablement penser aux travaux sur la reconnaissance dans les relations internationales), Saddam Hussein ressentant un abandon par les Etats occidentaux (et notamment la France de Jacques Chirac), menant à l’invasion du Koweït puis la 1ère guerre du Golfe. Les relations avec ses généraux, les purges anti-coup d’Etat ponctuent ces passages. Caitlin Talmadge (les chapitres 4 et 5 de son livre étudient justement cette guerre) sera d’une plus grande aide pour comprendre les conséquences de ce souci constant de la survie, en fournissant une approche analytique des effets de cette méfiance contre les gradés irakiens sur l’efficacité militaire de l’armée de Saddam Hussein.

Enfin, l’ambiance de fin du règne de Saddam Hussein, un homme vieillissant et se détachant de la gestion quotidienne du pouvoir ne sont pas sans conséquence sur les réflexions de l’auteur sur ce qui aurait pu se passer si les dirigeants des Etats-Unis avaient été plus patients et moins manichéens. Il s’interroge sur les possibilités que les Etats-Unis avaient de se débarrasser de Saddam Hussein : attendre l’installation d’un héritier plus ou moins souffreteux, ouvrant la porte à un coup d’Etat voire à une libéralisation interne au régime. On y apprend aussi que Saddam Hussein n’avait coordonné aucune politique de défense contre l’attaque que les Etats-Unis avaient annoncé.

Il y a peu de détail sur les techniques d’interrogatoire, rien qu’on ne puisse trouver en creux dans d’autres écrits : commencer en douceur, établir un rapport de force en ayant accumulé suffisamment de savoir en amont pour pouvoir recouper / mettre face à ses mensonges ou imprécisions l’interrogé, forcer l’interrogé à s’exprimer sur un sujet évité en abordant un sujet apparemment neutre qui permet de revenir à ce qu’il refusait auparavant, finir l’interrogatoire sur sujet consensuel pour faciliter le retour aux affaires lors du prochain. L’auteur, en revanche, est convaincant quand il évoque l’effet des contraintes extérieures : présence d’un traducteur ; directives politiques (ou leur absence) à interpréter pour pouvoir mener l’entretien ; lutte bureaucratique pour définir les périodes où chaque service concerné aura accès à l’interrogé ; capacité d’un politique chevronné interrogé à créer la division parmi ses interrogateurs.

Là où le livre devient le plus dense est dans son dernier quart, quand l’auteur décrit le rapport entre l’analyste et son Etat, autant avec son institution (la CIA) que le cœur du pouvoir exécutif (la Maison blanche). On retrouve l’impréparation du gouvernement américain et son obsession aveugle, racontées en détail par David Rothkopf. Néanmoins, John Nixon apporte un regard lucide et acerbe sur le poids des caractères des individus occupant les positions de pouvoir sur les politiques enclenchés, que ce soit sur Colin powell (puissance modératrice marginalisée par les néoconservateurs), Condoleeza Rice (faible) et Dick Cheney (efficace mais au service d’une politique dantesque). On ne peut s’empêcher de penser, au cours de ces passages, au propos de Raymond Aron. Le philosophe rejetait l’argument de ce qu’on appelle aujourd’hui « théories du complot » en évoquant son expérience au pouvoir, là où « stupidité et ignorance » sont à l’origine de décisions politiques interprétés comme fruit d’une volonté machiavélique par les observateurs extérieurs.

L’auteur raconte avec un luxe de détails les entourages de sycophantes et les logiques de copinage dans les administrations régaliennes, en illustrant par anecdotes de la pratique de l’humiliation par la rétention d’information entre strates hiérarchiques au sein des services, ou encore la déception quand il peut participer au « president daily brief ». On plonge avec intérêt dans les pages qui concernent ce rituel américain, plus en tout cas qu’à la lecture bien fade du livre lui étant dédié par David Priess. On reste songeur par la similarité des conséquences des rapports de pouvoir entre acteurs politiques et membres des services de renseignement dans des régimes différents : rétention d’information et sélection d’informations qui vont dans le sens des préférences du décideur, voire même la pratique du « shoot the messenger » (s’en prendre à l’analyste qui a produit une analyse allant à l’encontre des préférences du décideur), etc., phénomènes présents autant en démocratie (CIA sous Bush junior) qu’en régime autoritaire (Irak de Saddam Hussein)[1]. L’auteur ne nous épargne pas le groupe des conseillers de l’ombre (intrigants au service de leur égo et/ou d’une puissance étrangère) qui contournent les administrations spécialisées pour présenter leurs informations et analyses, au mieux allègrement manipulées, au pire complètement fausses, aux plus hauts responsables de l’Etat.

John Nixon a une posture moins partisane qu’Ali Soufan, mais tout aussi lucide sur les politiques bureaucratiques. Il évoque rapidement la problématique de la judiciarisation des activités de renseignement, dont l’historique est raconté avec un luxe de détails par d’autre. Il apporte un brin de chair humaine en ne concentrant pas uniquement ses flèches aux plus hauts échelons mais en reconnaissant les logiques individuelles à tous les niveaux de la CIA, c’est-à-dire à ceux qui pensent à l’avancement de carrière et aux promotions plutôt qu’à la diffusion d’analyses sincères et au travail de longue haleine, même pour les sujets ne faisant pas l’actualité. On relèvera la différence culturelle anglo-saxonne, détaillée par Yves Trotignon et contre laquelle John Brennan a lutté, de séparation franche entre opérationnels et analystes. L’auteur déplore aussi la tendance américaine à l’hubris technologique et son absence de compréhension des sociétés moyen-orientales. Cela l’amène à regretter le manque de savoir sur le monde arabe et l’approche guerrière américaine (victoire par la destruction de l’ennemi basée sur des capacités militaires disproportionnées, logique de reddition absolue) plutôt que politique (maintenir des canaux de discussion, comprendre les divisions au sein de chaque groupe ethnique ou dans une société). La conclusion propose des réflexions sur ce que peut et ne peut pas faire une agence de renseignements (présenter des informations et avis, plutôt qu’être une boule de cristal, comme George Tenet présentait la CIA à l’équipe de George W. Bush pour conserver son poste et renforcer le budget de la CIA après l’élection de ce dernier à la présidence des Etats-Unis). Enfin, lire sur l’idéologie conquérante de George W. Bush à l’heure de la présidence Trump pousse à s’interroger sur la corruption morale des Etats à cause d’aventures impériales.

En conclusion, ce livre est une porte d’entrée accessible pour de nombreuses thématiques. Il décrit sans illusion ni pudeur, ainsi qu’un vrai sens de la synthèse, les réalités d’une dictature et du renseignement, à la fois comme processus et comme institution. Il invite en sus à se plonger dans d’autres interrogatoires de hauts-responsables de régimes autoritaires ou de groupes non-étatiques, passés (Eichmann, Donitz) comme présents (Abou Hafs).

Présentation par l’éditeur : lien.

Conférence de présentation du livre à la Brookings Institution, mars 2017 (vidéo) : lien.

Thibault Delamare (Aix-Marseille Université)

[1] Ces similitudes, relevées par John Nixon, ne doivent néanmoins pas nous faire ignorer qu’il existe des degrés de violences complètement différents selon la nature libérale ou non du régime politique.

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