Disrupt and Deny. Spies, special forces and the pursuit of British foreign policy

L’histoire du renseignement britannique progresse à grand pas ces dernières années. Après la publication en 2017 d’un ouvrage co-écrit avec Richard J. Aldrich (Warwick University) réaffirmant la reconnaissance et la centralité du renseignement dans l’architecture du gouvernement britannique[1], Rory Cormac (Professeur de Relations internationales à l’Université de Notthingham) fait paraitre une réflexion non moins décisive sur l’histoire des opérations d’influence britannique depuis les premiers temps de la Guerre froide. Fruit d’une recherche post-doctorale engagée au King’s College London en 2011, l’ouvrage poursuit une recherche menée avec Richard J Aldrich sur la conceptualisation des covert actions[2]. On ne saurait trop recommander la lecture de l’ensemble de ces publications car elles opèrent la reconnection entre le renseignement, les pratiques de gouvernement, la politique étrangère, l’histoire des relations internationales britannique et en creux l’actualité des formes d’ingérence politique[3]. Positionnement d’autant plus fécond que les études de renseignement (Intelligence studies) souffrent parfois d’un manque de discussion avec ces autres champs de recherche, au risque d’en renforcer le caractère auto-référencé et délié des grandes problématiques de politique internationale contemporaine. À l’inverse de cette tendance, R. Cormac en défend la centralité mais aussi l’actualité dans le contexte sécuritaire contemporain : « More recently, the Intelligence Security Committee (ISC), Britain’s principal oversight body, has recognized both the importance of ‘covert action’ against terrorism and the need for SIS (MI6) to strenghen its ‘covert action capability’. And SIS is not alone: Government Communication Headquarters, or GCHQ, Britain’s signals intelligence agency, now talks of ‘online covert action’ ». Pour l’auteur et c’est la thèse centrale l’ouvrage, le gouvernement britannique a, au court du XXe siècle, eu constamment recours à l’intervention « couverte » dans les affaires internationales. Opérations couvertes dont il donne la définition suivante, dans la lignée des travaux en Intelligence studies : « Covert action is the interference in the affairs of another state or non-state actor in an unacknowlegebled or plausibly deniable manner ».

9780198784593

L’intérêt de l’ouvrage, repose d’une part sur les treize cas d’études fort novateurs et bien documentées organisés en trois parties (Cold war, End of empire, Age of illusion) et d’autre part sur la recomposition opérée entre certaines pratiques de renseignement, les covert actions et la politique étrangère britannique. L’auteur montre que les opérations ‘couvertes’ ne sont pas autonomes vis-à-vis de la politique gouvernementale. Mais, precise-t-il : « Covert action is a means of executive policy. It is not the policy itself ». Il s’agit à la fois d’une connexion et d’une hiérarchisation entre les « covert actions » et la politique. Cette thèse est dans la continuité des travaux antérieurs menés en collaboration avec Richard Aldrich qui montraient toute la cohérence de la « machinery » anglaise du renseignement, symbiotiquement imbriquée au Foreign Office et au 10 Downing Street[4]. Rory Cormac propose la thèse d’une « normalité » du recours aux actions clandestines d’influences dans les relations internationales et comme outil privilégié du gouvernement britannique face au déclin de l’empire après la Seconde Guerre mondiale : « The existence of covert action is an open secret and seasoned observers understand that it represents the shadowy side of international relations ».

La littérature des études de renseignement aborde les covert actions à travers de très nombreuses publications. Ce type d’opération est présenté comme la « third way » la « quiet option », ou la « secret attempt to shape the world »[5], l’auteur en dresse la généalogie au sein de la Couronne britannique, puis du gouvernement en insistant sur l’antériorité de la pratique britannique alors que les études académiques se sont focalisées très largement sur le cas américain et la formalisation d’une définition au moment de la création de la CIA en 1947. Elles sont en résumé la troisième voie médiane employée par les gouvernements pour interférer dans les affaires d’un autre État, quand la guerre ouverte n’est pas possible, la diplomatie « bloquée ». Rory Cormac en dresse également une typologie : les diverses formes de propagande (black, grey, white) et les opérations politiques, économiques, et spéciales. Mais chose intéressante, il remarque l’absence de définition arrêtée dans la « doctrine » anglaise, signe pour lui non d’un impensé mais bien d’une condition de possibilité de ce type d’opérations.

Très bien écrit et accessible, Disrupt and Deny s’imposera à n’en pas douter comme une référence incontournable pour plusieurs raisons : pour sa méthodologie qui nous donne à penser, en France, sur les conditions de la recherche dans les études de renseignement ; pour la recomposition d’un travail de généalogie historique lié aux problématiques de politique internationale contemporaine ; la centralité du renseignement dans le répertoire et le spectre d’intervention des gouvernements. L’action extérieure des États ainsi que l’histoire longue des pratiques du secret et des outils de la ruse dans la pensée stratégique contemporaine se trouvent ici revisitées[6].

Pour en savoir plus sur la littérature des « covert actions », un entretien de R. Cormac https://fivebooks.com/best-books/covert-action-rory-cormac/

Benjamin Oudet, Université de Poitiers, pour le groupe de travail Renseignement

[1] Richard Aldrich & Rory Cormac, The Black Door: Spies, Secret Intelligence and British Prime Ministers (Place of publication not identified: William Collins, 2017.

[2] Richard Aldrich and Rory Cormac, ‘Grey Is the New Black: Covert Action and Implausible Deniability’, Chatham House, accessed 31 May 2018, https://www.chathamhouse.org//node/36462.

[3] Sur ce dernier point voir David V. Gioe, ‘Cyber Operations and Useful Fools: The Approach of Russian Hybrid Intelligence’, Intelligence and National Security, 28 May 2018, 1–20.

[4] Aldrich and Cormac, The Black Door.

[5] Loch K. Johnson, National Security Intelligence, 2nd Revised edition (Cambridge, UK ; Malden, MA: Polity Press, 2017).

[6] Jean-Vincent Holeindre, La ruse et la force (Paris: Perrin, 2017); Jean-Baptiste Santamaria, Le Secret Du Prince: Gouverner Par Le Secret France-Bourgogne XIIIe-XVe Siècle. (Paris: Broché, 2018).

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