The Eye of War: Military Perception from the Telescope to the Drone

La maîtrise du renseignement est essentielle pour remporter la victoire militaire. Le ciblage, outil de mise en œuvre de ce dispositif, offre une connaissance précise des vulnérabilités de l’adversaire, et de facto des moyens à utiliser. Il est définit comme un processus décisionnel de sélection, de recherche, d’acquisition et de traitement des objectifs. Ce dernier point relatif au « traitement » soulève l’épineuse question de l’utilisation d’armes létales dans la boucle opérationnelle. L’ouvrage, The Eye of War: Military Perception from the Telescope to the Drone, d’Antoine Bousquet, maître de conférences en relations internationales au Birkbeck College à Londres, apporte des réponses nombreuses et précises à ces thématiques. Texte d’une grande richesse associée à une chronologie étendue, du XVIIe siècle à nos jours, l’auteur propose une réflexion originale en croisant plusieurs disciplines telles l’histoire de l’art, les mathématiques, les techniques, et la stratégie.

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Dans cet opus dédié au ciblage, les évolutions technologiques et leurs usages militaires sont comparées au regard de cinq chapitres : la perspective, la détection, l’imagerie, la cartographie, et le camouflage. De très nombreuses références viennent enrichir une lecture qui engage un débat d’une grande pertinence à savoir et de manière non exhaustive : hommes de lettres, de sciences, et des militaires (Roger Bacon, Cavalcanti Giovanni, Carl von Clausewitz, Louis Daguerre, Martin Heidegger, Martin Van Creveld, et bien d’autres), repères chronologiques liés à la guerre (guerre de sécession, guerre franco prussienne, guerre des Boers, première guerre mondiale, guerre froide, guerre d’Afghanistan, etc.), sans oublier les équipements militaires de « perception » (télescope, radar, système de détection acoustique, satellite, drone, etc.). L’ouvrage se distingue des autres travaux académiques, traitant à foison des questions de légalité et de légitimité, liées aux appareils dirigées à distance. A cet égard, il prend pour fil conducteur l’angle théorique de la géométrie projective en revisitant la notion de létalité dans le cadre de la perception, de l’annihilation et de la destruction en arrivant avec ingéniosité à lier l’ensemble. La géométrie projective a pour origine la Renaissance en Europe et est considérée par l’auteur comme une période fondatrice en termes de « perception » militaire contemporaine.

Antoine Bousquet explique la notion de distance au regard des évolutions technologiques en détaillant les capacités opérationnelles qu’offrent les différents équipements dans les applications militaires. Cette capacité entretenue par des progrès technologiques constants permet la matérialisation de guerres qui s’effectuent à distance et renforce la course à l’armement. D’ailleurs, l’auteur met en garde des conséquences engendrée par cette escalade. La multiplication des conflits « nécessite » le développement de nouveaux équipements composés de capteurs toujours plus « intelligents » et plus performants ; par voie de conséquence l’un nourrit l’autre. Cette réflexion montre également le rapport des hommes à la science et aux technologies. L’auteur n’est pas avare d’exemples à ce sujet et souligne le caractère aussi bien innovant que ridicule des inventions. Il n’y a pas nécessairement de limites, comme le montre l’exemple dans les années 1940 du contrôle cybernétique de pigeons pour guider des missiles à l’instar des techniques kamikazes japonaises.

Au fur et à mesure des progrès technologiques, les nouveaux équipements semblent apporter des solutions aux besoins militaires, du fait de l’augmentation de leurs facultés, mais selon l’auteur il n’en est rien. En effet, l’utilisation d’appareils de plus en plus sophistiqués, augmente le degré de létalité et modifie le rapport à l’espace-temps qui se voit comprimé. Dans cette logique, quelle est la place de l’homme dans la guerre ? Antoine Bousquet évoque l’entrée dans une ère d’« hypervisibilité ». Elle se manifeste par le fait que les populations civiles deviennent accessibles, c’est-à-dire, qu’elles sont fortement exposées au danger, voire à la mort. Les combattants, quant à eux, en raison de la distance avec les théâtres d’opérations générée par l’utilisation de ces machines, deviennent d’une certaine manière inexistants tout en plaçant leurs adversaires dans une mort quasi inévitable. L’auteur souligne aussi qu’à cette ère du visible l’on passe à celle de l’« hypercamouflage » ; processus que l’on pourrait comparer à un serpent de mer où il n’y a pas de possibilité de fin. La compression de cet espace-temps fait disparaître les distances. Donc, la réflexion proposée souligne la mise en place d’une forme d’« endo-militarisation » où la frontière entre la paix et la guerre disparaît.

Une seule critique pourrait être émise au sujet de l’ouvrage. L’ensemble du texte met en lumière les équipements militaires et leurs capacités opérationnelles autour de la notion de ciblage, cependant il ne traite pas le sujet dans un sens pratique (erreurs/limites humaines, obstacles technologiques, complexité du champ de bataille/théâtre d’opérations, défis, etc.). Ce n’est pas l’objet de l’ouvrage et pas nécessairement pertinent en raison de la richesse des données déjà bien existantes qui viendrait rendre complexe la compréhension de la réflexion. Il pourrait peut-être faire l’objet d’un nouvel ouvrage pour traiter de ces thématiques à la lumière du premier opus.

Pour conclure, l’ouvrage Eye of War, engage dans un cadre temporel de six siècles, une réflexion profonde et émérite, sur les capacités techniques qui ont permis d’augmenter l’aptitude du combattant à réaliser des objectifs de surveillance, mais également ceux de destruction. Toute l’ingéniosité de l’ouvrage est de lier et de donner du sens à cette chronologie du ciblage. Antoine Bousquet émet l’idée que l’homme aurait tendance à s’effacer et à se désincarner par rapport à la machine, d’ailleurs il le formule sous l’expression « The Ghost in the machine ». Selon l’auteur, l’intelligence et l’autonomie grandissantes des machines et augmenterait de facto leur létalité. Cette perspective pousse à s’interroger sur le seuil que l’on peut accepter par rapport à ces dernières et des limites humaines. Au regard de l’histoire, l’auteur dresse un état des lieux plutôt sombre en mettant en garde de l’approche d’échecs retentissants et de dangers futurs.

Dès lors, « remettre l’homme dans la boucle », en laissant de côté l’idée de l’adaptation du combattant à la technologie, avec ses propres facultés cognitives et physiques pourrait-elle révéler une voie meilleure ?

Océane Zubeldia, Historienne. Chargée d’études à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, ex-capitaine de l’Armée de l’air. Auteur de l’Histoire des drones (2012, Perrin).

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