Iran’s Foreign Policy after the Nuclear Agreement – Politics of Normalizers and traditionalists

Compte tenu des passions suscitées par le dossier iranien, il est rare d’avoir en main un ouvrage traitant de la politique étrangère iranienne au Moyen-Orient, écrit par un Iranien de souche, qui ne soit ni un pamphlet propagandiste visant à délégitimer le régime en place à Téhéran, ni un panégyrique  idéologique à la gloire de ce même régime. C’est pourtant bien le cas ici et c’est tout ce qui fait la valeur et l’intérêt de ce travail de recherche méticuleux et remarquablement documenté qui en fait autant un livre d’histoire qu’un ouvrage de science politique. L’auteur – dont on ne sait s’il est apparenté à Mohsen Rezaei, ancien commandant en chef des Gardiens de la révolution – n’en est pas à son coup d’essai. Outre une série d’articles dans des revues académiques anglo-saxonnes, il a précédemment rédigé deux essais remarqués : Iran’s Nuclear Program : A Study in Proliferation and Rollback (Palgrave Macmillan, 2017) et Iran, Israel and the USA : The Politics of Counter-proliferation and Intelligence (Lexington Books, 2018). Farhad Rezaei, analyste rattaché au Centre des études iraniennes d’Ankara (IRAM), également chargé d’enseignements à l’Université Columbia de New-York, nous brosse en neuf chapitres bien équilibrés un panorama de la politique étrangère iranienne de ce début de 21e siècle. Après un premier chapitre théorique montrant bien les deux approches contradictoires de la politique étrangère iranienne, l’une idéologique et traditionnaliste, l’autre réaliste et pragmatique, l’auteur explique comment la seconde s’est progressivement élargie pour englober tous ceux qui souhaitent aujourd’hui promouvoir la normalisation de l’Iran au sein de la communauté internationale. Il décortique les mécanismes du pouvoir pour expliquer pourquoi et comment la politique étrangère, juxtaposition de plusieurs politiques sectorielles visant des aires et des acteurs distincts (Golfe Persique, Levant, Caspienne, Asie centrale, océan Indien, Europe), est en fait le fruit d’un arbitrage permanent du Guide suprême entre acteurs étatiques classiques et acteurs para-institutionnels, qu’il s’agisse des Gardiens de la révolution – les fameux pasdarans – ou des fondations contrôlées par le clergé.

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Les huit chapitres suivants questionnent les relations entre l’Iran et ses principaux adversaires, rivaux et partenaires : Etats-Unis, Russie, Union européenne, Irak, Syrie, Arabie saoudite, Turquie et Israël. Le second chapitre consacré aux relations entre Téhéran et Washington sert de prétexte à un rappel détaillé des négociations nucléaires aboutissant à la conclusion de l’accord de Vienne du 14 juillet 2015 censé ouvrir la porte à la normalisation de l’Iran sur la scène internationale. On connaît la suite… Celui sur la Russie expose toute l’ambiguïté des relations teintées de méfiance et de rivalité entre Téhéran et le Kremlin, même si la realpolitik les contraint à collaborer au Levant. Le dernier chapitre sur les relations Iran-Israël est particulièrement riche et équilibré. L’auteur s’écarte des poncifs idéologisés ou propagandistes pour analyser les faits et souligner les sujets qui pourraient permettre un rapprochement entre ces deux adversaires autoproclamés.

Deux regrets toutefois sur le fond de l’ouvrage. Tout d’abord, l’auteur ne prend pas en compte la Chine dans son analyse régionale, alors que celle-ci s’impose chaque jour un peu plus comme un acteur clé de la géopolitique moyen-orientale. De l’aveu même de responsables iraniens et saoudiens, chacun cherche à capter l’attention et les investissements de la Chine dans la région, après avoir compris que le Moyen-Orient se trouvait au cœur des nouvelles routes terrestres et maritimes de la soie (projet OBOR). Ensuite, l’on peut s’étonner du peu de place laissée aux questions énergétiques qui concourent pourtant indubitablement à la fabrique de la politique étrangère iranienne. L’Iran, comme plusieurs de ses voisins, est membre de l’OPEP et reste très attaché à s’assurer d’un prix élevé du baril de pétrole. Dernier regret, mais l’on ne peut pas en vouloir à l’auteur car il lui fallait bien rendre un jour son manuscrit, c’est que son essai s’arrête aux premiers mois du mandat de Donald Trump et ne prenne pas en compte les conséquences immenses du retrait américain de l’accord nucléaire. L’analyse de ces conséquences mériterait à elle seule un ouvrage complet.

L’appareil critique est à la fois très complet et très diversifié, mêlant de nombreuses sources iraniennes, arabes, turques et occidentales. L’index est très utile. On peut regretter l’absence de cartes et d’une chronologie qui aurait été d’autant plus précieuse que les Iraniens ont montré par leurs actions, voire leurs provocations destinées à tester leurs adversaires, qu’ils maîtrisaient parfaitement le facteur temps. Il suffit d’observer le timing de leurs actions au deuxième semestre 2019 pour s’en convaincre. Rappeler de manière synthétique l’enchevêtrement des évènements auraient aidé le non spécialiste à y voir plus clair.

Au bout du compte, Farhad Rezaei estime que les relations entre l’Iran, la Russie, la Turquie et l’Europe ont toujours été placées sous le signe du pragmatisme et du réalisme. En revanche, celles avec l’Irak, la Syrie, Israël et les Etats-Unis ont toujours été dominées par l’idéologie. Quant aux relations entre Téhéran, l’Arabie saoudite et le Liban, il s’agit d’un mélange des deux approches dont le curseur a varié en fonction du contexte. Dans ce jeu d’ombres, l’auteur considère que le soutien iranien à la rébellion yéménite n’est qu’un choix tactique destiné à faire pression sur l’Arabie saoudite. Sur le dossier syrien, il estime que l’Iran et Israël ont tous deux marqué et perdu des points. Il conclut de manière optimiste, espérant que les sanctions économiques édictées par l’administration Trump renforceront paradoxalement le président Rohani en le forçant à convaincre le Guide suprême de mettre un terme – ou du moins de réduire considérablement – à la mainmise des Gardiens de la révolution sur l’économie de manière à retrouver des marges de manœuvres financières. On peut sérieusement en douter au regard des faits les plus récents ! Mais peut-être fallait-il voir dans cet ultime message la patte des deux sponsors de cet ouvrage, à savoir le département de relations internationales de la London School of Economics et le Centre des études du Moyen-Orient de l’université américaine de Denver (Colorado) ?

Au bilan, l’on ne peut que chaleureusement recommander la lecture de l’ouvrage très bien écrit de Farhad Rezaei qui sera utile à tous les chercheurs et les universitaires qui s’interrogent sur ce que Pierre Pahlavi appelle la « stratégie mosaïque de la République islamique d’Iran » dans ses travaux que l’on ne peut que conseiller également aux étudiants qui s’intéressent à l’évolution du Moyen-Orient contemporain.

Pierre Razoux, Directeur de recherche à l’IRSEM

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