Trump’s Media War

« L’élection de Donald Trump comme Président des Etats-Unis en 2016 semble avoir surpris un monde assoupis. » Les directeurs de cet ouvrage collectif témoignent par cette phrase de la difficulté, pour beaucoup d’observateurs, qu’ils soient universitaires ou journalistes, à digérer ce retournement inattendu de la politique américaine. Dans cet ouvrage, ils tentent à travers une approche interdisciplinaire de comprendre le phénomène médiatique Trump, à partir de communications produites à l’origine pour un colloque à Glasgow, en 2017.

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Plutôt que de la « guerre de Trump contre les médias », il conviendrait en réalité de parler de sa relation à un environnement varié. Une approche tantôt agressive, comme le décrivent les auteurs ayant contribué aux parties 1 et 2 (« Killing the Media » et « Fake News ») ; tantôt instrumentale comme on peut le lire dans les parties 3 et 4 (« Building the Brand » et « The Politics of Performance ».)

Donald Trump, candidat puis jeune président des Etats-Unis, ne fait pas la guerre aux médias. Il manœuvre dans un écosystème où il s’applique à saborder ceux qui menacent son pouvoir, tout en soutenant ceux qui lui sont favorables. Un écosystème qui, lors de cette campagne électorale de 2015-2016, est particulièrement chaotique : « Trump n’était pas le signe d’une réalité brisée. Il en était le bénéficiaire », notent en préambule Catherine Happer, Andrew Hoskins et William Merrin.

Trump contre « les médias »

Donald Trump débarque en effet dans un environnement de plus en plus hostile aux médias. Ces trois auteurs ouvrent ce livre par un rappel de toutes les réalités qui rendent difficiles le travail des journalistes : des difficultés économiques, des agressions à répétition, un public qui a perdu confiance. Cet à priori négatif envers la presse ouvre la voie au Président pour multiplier injures et menaces à son endroit : il ne prend guère de risques puisqu’une grande partie du public est déjà convaincue.

Jeff Jarvis l’assure : il est trop tard pour sauver les médias. L’opinion publique américaine ne veut pas des débats entre libéraux et conservateurs. Elle veut un ennemi. Si Donald Trump désigne la presse, cela lui convient très bien. Le professeur d’Innovation Journalistique –une discipline que l’on ne trouve qu’aux Etats-Unis- ne voit qu’une solution : « Nous réinventons le journalisme. […] Nous apprenons comment servir les communautés, comment les écouter pour refléter leurs visions du monde et gagner leur confiance, afin que nous puissions les informer. »

La question de la lutte contre les fausses informations, les fameuses « fake news » rendues célèbres par Donald Trump, est abordée par Paul Levinson. La censure lui parait inefficace : qui désignera les informations qui sont vraies et celles qui ne le sont pas ? Donald Trump ? Il plaide pour un effort reposant sur l’éducation : il faut décrypter les mécanismes, distinguer la fausse information volontaire de celle qui est involontaire, afin que chacun soit en mesure de distinguer la nature des nouvelles.

Mais qui sont « les médias » ? La plupart des auteurs ont ici tendance à voir le paysage médiatique comme un tout, relativement homogène. La culture médiatique et l’histoire du journalisme aux Etats-Unis sont pourtant particulièrement agitées[1]. Parmi « les médias », il en est qui ont réalisé une couverture critique des propositions de Donald Trump. Mais il en est de nombreux qui l’ont appuyé. Fox News reste l’exemple le plus connu et le plus significatif, la chaîne conservatrice captant des audiences supérieures à celles de ses concurrentes libérales CNN et MSNBC[2].

Trump, combien de divisions ?

Lorsqu’il se lance en politique, Donald Trump bénéficie d’une image qui, dans le paysage médiatique américain, s’avère positive. La culture du petit écran valorise outre-Atlantique l’esprit entrepreneur individuel, notamment dans les émissions de téléréalité [3]. Lisa Kelly relève que l’animation du programme télévisé ‘The Apprentice’ a non seulement contribué à rendre le visage de Donald Trump connu, mais que cette émission est un véritable tremplin politique : sur 33 présentateurs de ses déclinaisons dans 29 pays, 12 ont ensuite exercé des mandats politiques. La plupart des autres ont obtenu des postes dans des cabinets de premier plan. Lado Gurgenidze, qui a animé l’émission en Géorgie, est devenu Premier ministre en 2007. John Doria Jr., au Brésil, a été élu maire de Sao Paulo à peine six semaines avant que Donald Trump ne conquiert la Maison Blanche.

Michael Higgins écrit que Donald Trump est une « célébrité politique », plutôt qu’un « politique célèbre. En réalité, il fait comme beaucoup d’autres : il apprend à exploiter tactiquement les modèles médiatiques de son temps [4]. William Merrin remarque d’ailleurs que lorsque le compte @RealDonaldTrump est créé, en réponse à un @DonaldTrump parodique, c’est une équipe marketing qui l’anime. Le candidat, puis président, apprendra par la suite à exploiter cet outil pour « créer l’événement médiatique », reproduisant des mécaniques aussi vieilles que les relations publiques[5].

Le style de Donald Trump, à rebours des traditions politiques plus policées, éveille l’intérêt d’acteurs médiatiques difficiles à maîtriser aujourd’hui : les trolls. William Merrin explique comment la communauté 4Chan a massivement instrumentalisé la culture web en faveur de Donald Trump. Pas tant parce que ces jeunes provocateurs aimaient les idées du candidat Républicain, mais parce qu’ils trouvaient hilarante l’idée de le propulser à Washington. L’Alt Right s’est rapidement engouffrée dans leur sillage pour marquer des points.

Conclusion : une analogie non aboutie

Alors que faire ? Si la question revient à plusieurs reprises, les réponses restent évasives. Certains auteurs y vont de leur opinion personnelle, Paul Levinson regrettant l’anonymat sur Internet, John Tulloch voyant dans le théâtre classique une réponse élégante. Nous resterons donc sur notre faim.

La majorité de l’ouvrage échoue d’ailleurs à démontrer cette ‘guerre’ de Trump contre les médias. On ne voit pas bien ce qu’il y a de militaire dans les pratiques du président américain. Jennifer Pybus note bien que l’une des entreprises ayant aidé le candidat Trump dans sa stratégie électorale, Cambridge Analytica, avait mené des opérations psychologiques en Afghanistan et au Pakistan… Mais les méthodes et les équipes n’avaient pas grand-chose en commun [6].

Romain Mielcarek, journaliste indépendant, docteur en sciences de l’information et de la communication de l’Université de Strasbourg.

 

[1] NORD, David Paul, et al. Communities of journalism: A history of American newspapers and their readers. University of Illinois Press, 2001.

[2] DELLAVIGNA, Stefano et KAPLAN, Ethan. The Fox News effect: Media bias and voting. The Quarterly Journal of Economics, 2007, vol. 122, no 3, p. 1187-1234.

[3] HENDERSHOT, Heather. Belaboring Reality. In : Flow: A Critical Forum on Television and Media Culture. 2005. p. 11.

[4] ESSER, Frank et STRÖMBÄCK, Jesper (ed.). Mediatization of politics: Understanding the transformation of Western democracies. Springer, 2014.

[5] BERNAYS, Edward L. Propaganda. Ig publishing, 2005.

[6] KAISER, Brittany. L’affaire Cambridge Analytica, les dessous d’un scandale. Harper Collins. 2019. 464p.

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