Les sciences sociales, la guerre et l’armée : objets, approches, perspectives

« Le chercheur persuadé de la spécificité du phénomène de la guerre et de sa centralité dans le règne humain incline plutôt à s’étonner que la guerre ne soit pas déjà un sujet et un objet reconnus des sciences humaines et sociales. Elles ont jusqu’ici préféré en confier le soin aux idéologues ou à des intérêts partagés en niches intellectuelles communicant peu entre elles. C’est le constat établi par M. Bernard Boëne. » En concluant ainsi la préface de cet ouvrage, Jean Baechler donne le ton de ce qui suit : la complexité fascinante de la guerre comme objet de science doit être enfin dévoilée !

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Bernard Boëne est professeur émérite de sociologie à l’université de Rennes et chancelier de la Geneva Graduate Scool of Governance. Il est agrégé d’anglais, diplômé de Science Po Paris, et docteur d’État en sociologie. Il a été recteur et directeur général de l’enseignement et de la recherche à Saint-Cyr Coëtquidan. Il co-dirige actuellement la revue en ligne Res Militaris.

Pourquoi les rapports des sciences sociales – c’est-à-dire la sociologie, la science politique, la psychologie, l’anthropologie, l’histoire, la géographie, l’économie et le management, mais aussi la philosophie et le droit – avec la guerre et l’armée sont-il problématiques ? Tout d’abord, pour une raison historique : après le désastre des deux guerres mondiales, les sciences sociales se sont globalement détournées des thématiques conflictuelles. Ensuite, l’absence de définitions claires et acceptées par tous du « champ militaire et de ses objets » (dont notamment la guerre) nuit aux recherches scientifiques. Le domaine d’étude est d’ailleurs fortement dominé par des auteurs anglo-saxons dont l’empirisme et le pragmatisme permettent, malgré tout, de produire des travaux. « Les apparences semblent donc donner raison à ceux pour qui le caractère informe, divers et souvent banal de l’objet militaire est le signe de son absence d’unité – et d’intérêt. » Le fil conducteur de cet ouvrage sera alors de montrer l’intérêt de la constitution d’un champ d’étude spécialisé autour de l’objet militaire, champ non pas pluridisciplinaire (qui juxtapose les points de vue disciplinaires), mais bien interdisciplinaire (qui combine et articule les angles de vue).

L’approche retenue par Boëne, pour définir l’objet militaire, s’inspire d’une tradition de recherche issue de Max Weber et de sa sociologie compréhensive, de Georg Simmel et de ses logiques de situation et d’interaction, et de la première école de Chicago, avec son primat de l’expérience et de l’action emprunté à la philosophie pragmatiste américaine.

Trois parties se succèdent : « le champ militaire de l’action martiale », « approches » et « perspectives », mais l’architecture de l’ouvrage se veut plus dynamique, les chapitres se croisant pour proposer trois grandes typologies, celle des concepts, anciens et récents, celle des méthodologies, classiques et contemporaines, et celle des acteurs de la recherche dans le champ social de la guerre et de l’armée.

Ce livre, même s’il avoue renoncer à l’exhaustivité, n’en est pas moins une somme impressionnante d’informations, indispensable à tout polémologue. Avec une érudition remarquable, l’auteur fait le point sur l’ensemble de la littérature accumulée sur le sujet et esquisse un devenir des relations internationales et du politique.

S’inscrivant dans la lignée des travaux de Jean Baechler, Bernard Boëne utilise les concepts de « politie » (espace social de pacification par la loi et le droit) et de « transpolitie » (espace réunissant plusieurs polities, sur lequel tout conflit peut dégénérer faute de dispositifs de pacification) pour caractériser la guerre dans une dimension politique très clausewitzienne. La guerre est ainsi « un conflit violent entre polities sur une transpolitie ». Néanmoins, elle n’est pas la continuation de la politique, mais plutôt une extension du politique, c’est-à-dire de l’ordre politique distribué en deux sphères, la politie et la transpolitie. La politique est la mise en œuvre des tâches qui incombent au politique et qu’assurent les politiciens par les politiques qu’ils mènent. Le politique, lui, doit faire face au fait que l’humanité n’est pas unifiée en une politie unique et donc pacifiée ; il doit notamment asseoir sa prédominance sur la stratégie militaire, afin de pouvoir enrayer une montée aux extrêmes à laquelle un duel de volontés armées, sinon, mènerait logiquement.

A l’instar de la pensée clausewitzienne, nous retrouvons, derrière l’approche conceptuelle de Boëne et de Baechler, la philosophie de Kant et son optimisme dans le progrès de l’humanité vers la paix. L’extension des polities, des espaces pacifiés par le droit, et la réduction du nombre de transpolities au travers – notons-le – des guerres qui les traversent, visent à un universalisme et à un cosmopolitisme très kantiens. La guerre, plutôt qu’un objet « à oublier » car honteux, redevient un objet digne d’intérêt : si nous ne voulons pas aller jusqu’à le voir comme un mal nécessaire mais salvateur, du moins reconnaissons, avec Boëne, tout le bénéfice de son étude pour la compréhension de notre monde et l’avenir des êtres humains qui y vivent.

CF Audrey Hérisson (École de Guerre)

Cette recension a originellement été publié dans la Revue Défense Nationale

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