Forging the Sword. Doctrinal Change in the U.S. Army

L’étude du changement dans les forces armées est l’un des domaines les plus actifs, et les plus intéressants, des études stratégiques et des études de sécurité. Depuis une vingtaine d’années, le champ a donné lieu à d’importants développements théoriques et de nombreuses analyses empiriques (résumées ici et ici).

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L’ouvrage de Benjamin Jensen s’inscrit dans ce champ scientifique, étudiant spécifiquement les conditions nécessaires au changement doctrinal dans les forces armées américaines. Les organisations militaires sont souvent présentées comme fondamentalement conservatrices. Pourtant, elles innovent régulièrement, notamment en développant de nouvelles doctrines, c’est-à-dire de nouvelles « théories de la victoire » (comment utiliser au mieux la puissance militaire au vu des conditions techniques et stratégiques du moment ?). L’étude de Jensen s’inscrit au carrefour de la sociologie des professions et la sociologie des organisations. Il avance que, pour qu’une innovation doctrinale ait lieu, elle doit d’abord être développée dans un incubateur, c’est-à-dire une structure dédiée à la réflexion et protégée des pressions extérieures et de la concurrence entre forces armées. Une fois formalisée, cette nouvelle doctrine doit être socialisée de deux manières : tout d’abord être promue par des hauts gradés qui engagent leur réputation et leur poids institutionnel. Ensuite, elle doit être diffusée parmi les cadres militaires intermédiaires à travers les journaux professionnels ou les publications dédiées.

L’auteur illustre son argument avec quatre études de cas très bien conduites. Tout d’abord, le développement de la doctrine Active Defense promue par le Général William DePuy lors de son commandement du TRADOC, et tirant les leçons de la guerre du Kippour. La réforme a été partiellement adoptée, DePuy se concentrant sur des réseaux de diffusion seulement au sein de l’army et négligeant les réseaux auprès des autres services.  Le second cas est le développement de la doctrine Airland Battle, dont le promoteur, le Général Starry, utilisa de multiples réseaux de diffusion au sein des forces armées américaines et du congrès. Le troisième cas étudie l’adoption des concepts issus de la « Révolution dans les Affaires Militaires » et des « Opérations autres que la guerre » (MOOTW) dans la doctrine de 1993. Enfin, le dernier cas se concentre sur l’adoption (partielle et temporaire) d’une doctrine de contre-insurrection lors des guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Malheureusement, le travail ne permet pas de répondre à plusieurs questions importantes. Tout d’abord, la présence d’une structure doctrinale servant « d’incubateur » n’est en rien la garantie du développement d’une réflexion originale et de qualité, qui a certainement plus à voir avec le profil des officiers et civils occupant ces postes qu’avec l’existence de la structure elle-même. Faute d’une sociologie un peu fine du profil des responsables de ces développements doctrinaux, il est impossible de tirer des conclusions des conditions du développement d’une nouvelle doctrine : l’ouvrage de Jensen a beaucoup à dire sur l’adoption d’une doctrine mais rien sur sa production. Ensuite, le mécanisme de diffusion identifié par Jensen se concentre sur les réseaux de diffusion au sein des forces armées, mais oublie le rôle important (dans le système américain) des sponsors civils (universitaires, think-tankeurs, membres du congrès, etc.) qui peuvent apporter un soutien décisif à l’adoption de nouveaux concepts. Enfin, on regrette que Jensen n’étudie pas de cas d’échec complet d’institutionnalisation d’une nouvelle doctrine, qui renseignerait aussi sur les possibilités institutionnelles d’une nouveauté doctrinale.

Malgré ces remarques, l’ouvrage de Jensen mérite le détour, et a le mérite de rappeler l’absolue nécessité pour les forces armées de disposer d’espaces institutionnels autonomes et créatifs (« incubateurs ») et d’une pluralité de vecteurs de diffusion, notamment des journaux professionnels (ou blogs) libres et de qualité.

Olivier Schmitt (Center for War Studies)

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